Illettré – Cécile Ladjali

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Dans son petit studio, Léo n’a pour seule compagnie que son iguane. Le travail à l’imprimerie, quelques échanges avec Mme Ancelme, la concierge, et ses collègues, un plat de nouilles au restaurant chinois du quartier de temps à autre délimitent son quotidien. Il y a Sibylle aussi, sa gentille et jolie voisine. Mais avec elle, tout est plus compliqué. Elle l’attire mais Léo n’ose pas s’en approcher de trop près car Léo a ses secrets. Un surtout qui l’habite, le hante, l’abime et l’enferme dans sa gangue : il ne sait ni lire ni écrire. Lui qui imprime les lettres, il en a peur car elles le poussent dans ses retranchements, dans un monde dans lequel il n’a pas droit de cité. Alors Léo s’est créé le sien, étriqué, limité aux murs de son studio, à ceux de l’imprimerie, au cours trajet entre les deux et à quelques visites au cimetière.

Il y a les autres – et il y a Léo. Cette digue qu’il a placée entre lui et son entourage n’est pas de la timidité mais plutôt la forme très particulière que prend sa honte : un sentiment de peur diffus qui n’en est pas moins tenace. Comme une nausée. Un malaise qui grippe son corps des orteils à la racine des cheveux, l’empêchant de se lever certains matins.

Laissé par ses parents (à la vie instable) à une grand-mère aimante mais elle-même analphabète, Léo s’est fondu dans le monde de celle-ci, vite déstabilisé à l’école par ces mots qu’il n’arrivait pas à maîtriser. Il a poussé comme il pouvait, trouvant son indépendance dans le travail, toujours occupé à ne pas être mis en défaut, s’isolant depuis que sa grand-mère a été placée en maison de retraite. Et Léo depuis toujours attend, espère que ses parents, sa mère reviennent le chercher. Marqué par toutes ses blessures jamais cicatrisées, Léo voit en Sibylle un nouvel horizon. Elle accepte de l’aider avec les mots, peut-être se laissera-t-elle aussi aimer. Et surtout Léo acceptera-t-il d’être aimé ?

Il voudrait davantage. Une force visible, palpable. (…) Une force que Sibylle puisse étreindre comme un amant qui a la saveur du réel et non le goût rance des mythes endormis dans les choses. Les choses ne suffisent plus. Léo veut les mots. Tous les mots. Afin qu’ils enserrent les moments et les rendent plus présents comme ils enjoindraient à ce qui est mort de recouvrer la vie.

Mais l’attirance et le désir pourtant si présents et partagés n’entraineront que dépit. Léo en lutte permanente contre lui-même, contre ses démons, semble incapable de s’ouvrir complètement. Il a passé trop de temps à ériger des murs autour de lui pour accepter d’y ouvrir une brèche. Pourtant il lui arrive de se prendre à rêver d’une vie avec les mots qui le rendrait enfin accessible aux autres, qui lui laisserait le répit nécessaire pour être au monde, tout simplement.

Quelle belle découverte que la plume de Cécile Ladjali ! De ses mots, beaux, elle entoure Léo, lui donne une chair si palpable qu’on ne peut s’empêcher d’aimer ce personnage cabossé et d’être ébranlé par son combat épuisant. On voudrait l’aider à s’accrocher à ses rêves, à trouver les mots, à retrouver l’amour. Cécile Ladjali dépeint avec acuité un monde inconnu pour nous qui maitrisons les mots, une jungle où il faut composer sans cesse. L’illettré avance masqué, donnant le change, se protégeant de tout ce qui pourrait le mettre en danger, réduisant son espace dans ce monde qui ne le reconnait pas.
Il y a quelques années, quand j’étais journaliste, j’ai fait un reportage dans une association qui donnait des cours de français à des gens comme Léo. J’ai entendu les histoires des uns des autres : cette femme mahoraise dont le français n’est pas la langue maternelle et qui creuse un fossé entre elle et les autres et qui se dit qu’il faut qu’elle maîtrise au moins un peu cette langue que ces enfants côtoient à l’école. Ce vieux monsieur qui n’est jamais bien longtemps allé à l’école et qui même à plus de 70 ans a toujours un peu honte de ne pas savoir vraiment lire ni écrire. Cette femme qui voudrait bien trouver un travail. Cette vieille dame qui s’est toujours débrouillée comme ça mais quand même… Tous avaient ce même sentiment lancinant de honte rentrée, celle que l’on tait, celle qui ronge terriblement, inexorablement Léo. J’étais sortie émue de ces quelques heures passées avec eux, de ce qu’ils avaient accepté de me livrer. Et je n’ai pas choisi ce titre de Cécile Ladjali par hasard.
Certes l’histoire de Léo est violente, au-delà de son rapport aux mots qu’ils ne maîtrisent pas mais le roman de Cécile Ladjali permet aussi de mettre en lumière ces « oubliés » à la blessure invisible. Et elle le fait avec un grand talent.

Il devine bien pourtant que vivre à travers ces livres ce serait transfigurer la vie, en sentir tout le surcroît, exister davantage. Etre entièrement à elle aussi. Il a toujours eu l’intuition que la vraie vie était celle racontée par les livres. Que les fictions étaient plus réelles – parce que plus proches du coeur des hommes – que les matins blancs du grand-monde, même s’il reste à ces matins-là infiniment attaché. Les mots que l’on lit et que l’on écrit, ne sont rien de moins que la vie maîtrisée, arrachée au forfait, à la contingence. Hors des livres, il a le sentiment physique d’être le jouet d’une mauvaise fortune, d’un malin hasard. Avec les mots, il serait le maître de son destin, il pourrait aimer. Les livres sont l’examen de la vie. Un miroir où l’on se voit, par lequel on se connaît, où l’on apprend à nommer et cesse de subir. Et puis être en mesure de faire naître ce lien (même illusoire) entre ce qu’on lit et soi-même doit être une chose merveilleuse, une expérience unique à tenter.

Illettré de Cécile Ladjali. Editions Actes Sud/ janvier 2016

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5 réflexions sur “Illettré – Cécile Ladjali

    1. Je n’avais pas eu l’occasion de lire son précédent roman que l’on m’avait conseillé mais j’avais retenu le nom de Cécile Ladjali et c’est une très très belle découverte.

  1. Ping : Renaître avec les mots – documentaire de Philippe Lagnier – 31rst floor

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