Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle

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Quel plaisir de lecture que ce premier roman qui nous emmène sous le soleil de la Guadeloupe ! C’est cette île qui coule dans les veines de la narratrice, Antillaise de deuxième génération (comme l’autrice Estelle-Sarah Bulle), née en banlieue parisienne et qui tente de reconstituer l’histoire familiale en interrogeant son père et ses tantes. Et cette île qu’elle ne connaît que comme paysage de vacances en famille, la jeune femme va la faire renaître grâce au récit notamment d’Antoine, sa flamboyante tante. De l’enfance pauvre à Morne-Galant, coin perdu de l’île, à la conquête de la capitale Pointe-à-Pitre puis à l’arrivée à Paris, à travers l’histoire de la famille Ezechiel, c’est aussi l’histoire de toute une génération d’Antillais que relate Là où les chiens aboient par la queue.

On y rencontre l’incroyable Antoine, grande et belle femme qui n’acceptera jamais de concessions et n’aura de cesse, sa vie durant, de revendiquer sa liberté. Rebelle et indépendante, Antoine ne rencontrera pas toujours l’assentiment de ses frère et sœur : Petit Frère – père de la narratrice -, homme pondéré qui a « la Guadeloupe en colère » et Lucinde qui a toujours aspiré à une vie tranquille, sans vague. Dans les années 60, à l’instar de nombreux Antillais, les enfants Ezechiel s’envolent pour la métropole, dans l’espoir d’un avenir meilleur. C’est loin de leur île natale qu’ils travailleront, fonderont des familles, économisant chaque mois pour pouvoir de temps en temps rentrer serrer dans leurs bras leurs parents vieillissants.

Ecrire l’histoire de sa famille, c’est aussi pour la narratrice, enfant métis, de tenter de « comprendre le tour de (sa) propre existence », de cultiver son « jardin créole », d’approcher cette mémoire multiple et colorée dont elle a hérité, d’être à présent au monde de manière plus complète, plus entière. Plus qu’une simple histoire familiale, Là où les chiens aboient par la queue est une plongée dans l’histoire d’une île, de ses changements profonds à l’heure où le progrès gagne du terrain sur les traditions. L’histoire de la Guadeloupe mais aussi, en écho, celles des autres îles d’outre-mer alors forcément la langue mâtinée de créole d’Estelle-Sarah Bulle a résonné dans mon cœur de Réunionnaise avec cette impression diffuse de partager avec elle un peu de cette âme créole. Un vrai coup de cœur que ce talentueux premier roman qui depuis que je l’ai refermé, passe de main en main autour de moi, pour le plus grand bonheur de chaque nouveau lecteur.

« Mais toi, tu sais exactement ce que c’est un jardin créole ?

[…]

« C’est un endroit minuscule où se mêlent des plantes médicaments, des plantes nourricières et des fleurs dont la beauté nourrit les yeux. On fait exprès de mélanger les espèces, ça les protège des maladies. »

Antoine a souri à ma description.

« C’est ça. A la fois la pharmacie et le garde-manger des habitants des îles. Mais ce n’est pas que ça. Pourquoi tu crois que les hommes et les femmes se dépêchent d’aller dans leur jardin ? Même ceux qui habitent l’en-ville, dès qu’ils peuvent se réserver un petit bout de terre hors des murs. Parce que dans le sol où tout pousse si facilement, on enterre nos soucis. Tous les tracas du jour. Et puis on dialogue avec les ancêtres, qui bêchaient la même terre avant nous. Ce serait bien que tu aies ton jardin créole, toi aussi.

– Je ne vois pas où je pourrais avoir ça, Antoine. On est trop loin de Morne-Galant.

– Où tu pourras. »

[…]

« Ecoute, j’ai dit, tu as raison. Je pourrais bien déjà l’avoir autour de moi. Là où j’habite, c’est un endroit précieux. Plein de gens mélangés qui ne se ressemblent pas. Des riches, des pauvres, des jeunes, des vieux. C’est ça que tu aimais près du Sacré-Coeur, pas vrai ? Ce n’est plus tellement ainsi vers la basilique, mais ça revient ailleurs. Mon quartier est toujours en chorale comme ça, plein de vigueur. Je ne pourrais pas vivre autre part que dans un jardin créole. Je tiens ça de toi. On est plus libres quand on est au beau milieu du spectacle du monde. »

Là où les chiens aboient par la queue d’Estelle-Sarah Bulle. Editions Liana Levi/ août 2018.

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5 réflexions sur “Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle

  1. J’ai hésité à le prendre à la bibliothèque la dernière fois que j’y suis allée. Je sais que je ne devrais pas mais d’un autre côté il y en a tant qui m’attendent à la maison… 😉

    1. Oh oui nos PAL sont immenses 😉 mais n’hésite pas à noter celui-ci en bonne place dans ta LAL : un vrai bonheur de lecture pour moi et il a été très très apprécié par ceux à qui je l’ai prêté.

    1. Alors garde ce titre précieusement dans un coin de ta tête, de ta LAL 😉 Il a remporté le Prix Stanislas du premier roman en 2018 (et il me semble bien qu’il était aussi dans la sélection des 68 de septembre 2018 mais je n’avais pas participé à cette session-ci).

  2. Ping : La blogo vous conseille… ou les derniers coups de coeur du web #9 – Les lectures d'Antigone

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