L’envers des autres – Kaouther Adimi

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C’est le portrait d’une Alger très noire que brosse ici Kaouther Adimi à travers les voix des protagonistes de ce roman choral. L’envers des autres comme l’envers d’un décor où « l’enfer, c’est les autres ». Ces autres qui sans cesse jugent cette famille qui semble concentrer sur elle la « malédiction » : Adel et Yasmine, deux enfants à « la beauté incroyable », étrangement complices mais qui aujourd’hui ne savent plus se parler avec les mots, Sarah leur sœur aînée revenue vivre sous le toit familial avec son mari qui perd la boule. Autour d’eux, des voisins qui tous semblent se méfier d’eux, de leur « bizarrerie », de leur esprit libre aussi. Yasmine pourrait se faire damner n’importe quel homme et les effraie, Adel est celui qu’on semble à peine tolérer : trop fin, trop beau, trop ambigu pour cette société patriarcale qui a du mal à complètement mettre le pied dans le XXIe siècle. Et là, au cœur d’Alger la Blanche, chacun se dévoile à travers des monologues intérieurs tourmentés, rêveurs ou rageurs. Mais qui finalement de ce voisin d’âge mûr qui va, contre un maigre billet, voler quelques baisers et quelques photographies aux étudiantes, de cette mère acariâtre fustigeant ses enfants, capable même de douter de sa propre maternité, de cette jeune femme condamnée à peindre les murs de sa chambre en signe de liberté ou de ce mari au soliloque décousu est finalement le plus fou, le plus étrange, le plus bizarre ?

Premier roman de Kaouther Adimi, (autrice notamment du beau et très remarqué Nos Richesses en 2017), L’envers des autres porte en lui une forme de désespoir, celui des destins déjà tracés, inéluctablement liés à la naissance, la géographie. Chacun des personnages se rêve autre mais un autre inaccessible, jamais un être en devenir, ou si peu ou seulement dans la naïveté innocente de l’enfance. Chacun sait, sent que la société, ses dogmes religieux et archétypaux l’a déjà englouti et n’a plus qu’un choix : celui d’y répondre pour survivre. Âpre et tragique, L’envers des autres révèle déjà la plume de chroniqueuse de son pays qu’est aujourd’hui Kaouther Adimi. Heureusement, les romans qui suivront se révèleront un peu plus lumineux (en tout cas moins dénués d’espoir) que celui-ci dont on sort le cœur serré et un peu abasourdi.

Le véhicule démarre. Je ferme les yeux pour ne pas voir la ville défiler, pour ne plus voir les rues d’Alger la Blanche. Il n’y a guère que les étrangers pour s’extasier devant sa blancheur. Je suis née ici, j’y ai toujours vécu et j’y mourrai sûrement et de cette ville, je ne vois plus la blancheur, la beauté ou la joie de vivre, mais uniquement les trous qui me font bondir de ma place, les pigeons qui lâchent leur fiente sur ma tête et les jeunes désœuvrés qui essaient de me tripoter au passage. Ah, et j’oubliais : les vieilles ! Les vieilles connes dans les escaliers qui me conseillent de m’habiller plus chaudement. Les vieilles peaux qui dans le bus me prennent la main et me parlent de leur fils qui fait leur désespoir. Les vieilles teignes à l’odeur de menthe ou de rose qui s’agrippent à votre bras, sans prévenir. Les vieilles acariâtres qui crient leurs ordres, leurs conseils, qui médisent, s’agitent, s’énervent.

Saletés de vieilles. Saleté de ville !

L’envers des autres de Kaouther Adimi. Editions Actes Sud/ 2011.

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