J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi – Yoan Smadja

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Lorsque Sacha reçoit en ce lundi d’avril 2017 un mystérieux carnet accompagné d’un courrier en provenance du Rwanda, c’est tout un pan de sa vie qui revient au premier plan : son dernier déplacement en tant que reporter de guerre, une expérience gravée à jamais en elle. Flash-back pour cette femme, aujourd’hui critique gastronomique, qui, en d’autres temps, parcourait le monde au milieu des conflits. Sacha avait su imposer sa marque au Temps, le quotidien dans lequel elle avait ses premiers pas et s’y était peu à peu forgée une place, un peu à part.

Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs.

En 1994, son rédacteur en chef, Witz, l’envoie en Afrique du Sud. « Mais ce n’est pas la guerre… » est le premier réflexe de la journaliste, habituée à des terrains plus accidentés. Plus de guerre certes mais un tournant dans l’histoire puisque l’Apartheid vient officiellement de prendre fin et que les yeux du monde sont tournés vers la nation arc-en-ciel. Ce qui s’annonçait comme un voyage plutôt calme prend vite des allures étranges : un accident, un convoi d’armes escorté par des soldats rwandais, une chambre d’hôtel visitée, un appareil photo dérobé, un faux flic. Et si les regards de l’Occident n’étaient pas braqués sur le bon endroit ? Intriguée, Sacha se rend avec un photographe au Rwanda. En rencontrant Daniel, un Tutsi qui a rejoint Paul Kagame, leader du FPR (Front Patriotique Rwandais), les deux collègues comprennent que le pays est une cocotte-minute prête à exploser, qu’une guerre fratricide couve, fruit d’une haine absurde dont les braises sont alimentées depuis des décennies. Sacha et son confrère Benjamin ne ressortiront pas indemnes de ce qu’ils verront dans le pays aux mille collines, happés brutalement par une histoire qui leur échappe et charrie l’horreur dans son sillage.

Le récit de Sacha, entre narration traditionnelle, éléments de compréhension du conflit rwandais et articles alterne avec les pages du carnet. Celui-ci recueille des lettres adressés à Daniel par son épouse Rose : elle y écrit l’amour, y couche les premières inquiétudes, y décrit l’horreur, la peur, la course pour la survie. Des mots pour se souvenir, pour laisser une trace, comme pour tisser à jamais un lien avec cet époux égaré dans la guerre. Et à travers ces deux récits enchâssés, c’est tout le drame d’un pays, toute l’horreur de la haine déchaînée contre les Tutsis que livre Yoan Smadja dans ce premier roman réussi. Deux regards, celui de l’Afrique et celui de l’Occident, celui du dedans et du dehors, de celle touchée dans sa chair et de celle qui assiste, quasi impassible, à l’inimaginable. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi reconstruit, à travers ces différents destins, ces instants de pure violence qui ont laissé un pays exsangue et le monde hébété. Une histoire de guerre mais d’amour aussi, un roman où pointent ça et là quelques lumières. Parce qu’il y a eu un avant et qu’il y a aussi un après, quelque soit l’horreur traversée.

[Car] la tragédie d’un génocide réside aussi dans son dénouement. À un moment ou à un autre, il doit s’arrêter. Et que se passe-t-il après ? Les peintres ont pu peindre à nouveau, en noir et gris. Les sculpteurs ont pu sculpter à nouveau, la glaise tombante, le métal froid, le minéral. Les chanteurs ont pu fredonner à nouveau, des mélodies affligées. Les compositeurs ont pu aligner leurs milliers de notes, graves, lancinantes, oubliées.

Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi de Yoan Smadja. Editions Belfond, collection Pointillés/ avril 2019.

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