Une bête au Paradis – Cécile Coulon

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« Bienvenue au Paradis » annonce à l’entrée de la propriété un panneau de bois. Sur cette terre agricole règne Émilienne, femme ancrée dans sa terre, maîtresse des bêtes et des hommes qui l’entourent, notamment Louis, le commis venu un jour fuir les coups de son père, accueilli et formé par Émilienne. Il travaille, vit, dort au Paradis mais il n’est pas de la famille et il le sait. Il ne sera jamais le frère de Blanche et Gabriel, les petits-enfants d’Émilienne, déjà, si jeunes, pétris de malheur depuis que leurs parents, Marianne et Étienne, ont péri dans le virage un peu plus loin.

Émilienne soignait les blessures des enfants à la manière d’un chirurgien manquant de tout, elle faisait avec ce qu’elle avait, c’est-à-dire elle-même, ses vaches, ses poules et ses cochons, ses champs, sa cheminée, ses étangs. Sa troupe se rassemblait chaque soir et se disloquait chaque matin, sûre de son chef d’orchestre. Le corps d’Émilienne était celui d’une ogresse affamée, d’une rudesse et d’une solidité à toute épreuve, capable de douceur comme de violence, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d’elles s’appuyaient sur ce corps pour rester debout.

Blanche s’épanouit à l’ombre d’Émilienne, apprenant les gestes, déployant ses forces, s’attachant inexorablement à cette terre. Jeune pousse fragile, Gabriel semble, lui, toujours prêt à ployer à la moindre brise. Ces deux enfants-là se construisent comme ils peuvent, différents certes mais jamais loin de l’autre. Et si Gabriel trouvera peut-être son salut en s’éloignant du Paradis, Blanche, elle, s’accrochera à sa terre, à sa filiation, à tout ce qui l’a forgée.

Blanche n’était pas gentille, courtoise, ni polie, mais incroyablement fine, rapide, d’une grande vivacité d’esprit et de parole. Comme deux chevaux de labour, Blanche et sa grand-mère tiraient Gabriel, un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents, à travers la plaine de son chagrin.

La seule brèche que la jeune fille ouvre mène à son cœur. Quand elle accepte qu’Alexandre entre dans sa vie, elle se jette à corps perdu, animal passionné dans cet amour. Et c’est avec tout autant de violence qu’elle devra y renoncer.

Coup de cœur pour ce roman puissant qui charrie dans sa langue poétique toute la force des personnages, de ces caractères qui dessinent le Paradis : un lieu de vie et de mort, de drames, de larmes rentrées, de chairs repues, de manques, de désirs tus, d’amour démesuré, de violence retenue, une terre empreinte d’une grande force de vie aussi.

Une bête au Paradis de Cécile Coulon. Editions L’Iconoclaste/ août 2019. Prix « Le Monde » 2019.

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