Les jumeaux de l’île rouge – Brigitte Peskine

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Cléa et Brice ont 16 ans. 16 ans qu’ils ont été adoptés à Madagascar par Christine et René Chêne. S’ils ne connaissent pas leur île natale, leurs parents adoptifs ne leur ont jamais caché leurs origines. Mais cette année, rien ne va plus pour Cléa. Elle s’est éloignée de son frère, semble en révolte permanente. C’est l’adolescence certes mais comment devenir adulte sans savoir tout à fait d’où l’on vient ? Christine et René décident d’envoyer quelques semaines leurs deux ados sur leur terre d’origine, cette île de l’océan Indien, Madagascar comme une énième tentative d’apaiser le mal-être de Cléa. L’expérience se révèle déstabilisante – et enrichissante aussi – tant la réalité à laquelle Cléa et Brice n’étaient pas vraiment préparés leur saute à la figure. Sur l’île Rouge, ils découvrent la misère, la force des traditions et des croyances. C’est d’ailleurs en raison d’une croyance qui a la vie dure qu’ils doivent leur adoption : dans l’ethnie dont ils sont originaires, les jumeaux sont maudits, rejetés par la communauté et abandonnés (voire pire). Alors revenir sur les traces de leur histoire va déclencher un maelström d’émotions et de bouleversements, tant pour les jumeaux, leurs parents adoptifs que pour leur communauté d’origine.

Cléa livre son histoire mêlant journal, échanges de mail et précisions adressées directement à l’autrice Brigitte Peskine sur certains points de l’histoire et cette habile construction donne au roman une illusion de réalité. L’autrice précise d’ailleurs que cette histoire – qui est bien un roman – est inspirée par une histoire réelle. Mais cette volonté de s’ancrer dans le réel est un peu mise à mal par de (trop ?) nombreux rebondissements. Les jumeaux de l’île Rouge est intéressant pour son ouverture sur la société et la culture malgaches (c’est d’ailleurs ce qui m’a attirée à l’origine – même si je connaissais déjà l’existence de cette malédiction des jumeaux) : la réalité d’une île où la pauvreté sévit, la pluralité ethnique, les croyances très fortes dominées par l’idée du « fady » (« maudit »), les traditions, le rapport à la nature (et notamment la connaissance ancestrale des plantes). Mais le roman pèche aussi peut-être par un côté trop didactique du à la multiplicité des thématiques abordées (connaissant un peu l’île et ses particularités, j’ai trouvé parfois certaines ficelles faciles et pas vraiment nécessaires). Et que dire de la réaction des parents, Christine et René, pour moi, absolument pas crédible lorsque leurs enfants leur annoncent certains de leurs choix. Comme si d’un coup, on oubliait qu’ils n’avaient que 16 ans… Ce ne sont certes plus des enfants mais tout de même !

Une lecture en demi-teinte donc pour ce roman à la construction originale qui a le mérite de mettre en lumière Madagascar – une île dont la culture reste peu connue de ce côte-ci de la Terre – mais qui, à trop vouloir en dire et à trop vouloir en faire, perd en crédibilité.

Les jumeaux de l’île rouge de Brigitte Peskine. Editions Bayard Jeunesse, coll. Millezime/ 2014.

 

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Deux cigarettes dans le noir – Julien Dufresne-Lamy

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Clémentine est seule au moment où les premières contractions lui déchirent les entrailles. Elle n’appelle personne, part au volant de sa voiture et en chemin, elle percute une silhouette à peine aperçue : des cheveux gris, la lueur d’une cigarette dans la nuit. En apprenant quelques jours plus tard que la chorégraphe Pina Bausch est décédée la nuit même où elle a donné la vie, Clémentine en est persuadée : elle a tué la grande Pina. Et cette figure de la danse va devenir pour Clémentine une nouvelle compagne. Par curiosité d’abord, elle se penche sur le travail de la célèbre chorégraphe. Clémentine en ressort groggy. A la bibliothèque, sur internet, elle fouine, cherche, découvre, dévore jusqu’à l’obsession les créations de Pina Bausch, tout en élevant son petit Barnabé – qu’elle décide d’ailleurs d’appeler Pina. En même temps qu’elle découvre la maternité, cet amour dévorant, Clémentine se nourrit aussi de l’âme de Pina, de sa force créatrice, de sa force de femme libre.

Quand Pina invente une histoire, elle y met de la folie et de la désillusion. Des gens amoureux, des gens en marge, des gens malheureux. Elle met des gestes lapidaires autour d’eux. Des gestes habituels, de tous les jours, de la maladresse et du rustre. Au centre, elle mêle le rire à la peur. Elle ajoute la vie de ses danseurs et la sienne. Elle injecte des stéréotypes, des répétitions, de la belle musique, de la fatigue. Elle ajoute de l’espace et du temps, de la minutie, du hasard aussi. Des courses folles, des rêves, des étreintes et des appels au public. Elle met de la marche et du théâtre. De la fatalité. Des cris de voix perçants et insoutenables.
À la fin, elle y met de la danse.

La réunion de la littérature et de la danse avait forcément tout pour me séduire et le pari est réussi. Dans un roman au personnage touchant par sa fragilité, ses tâtonnements pour être au monde, son léger décalage, Julien Dufresne-Lamy rend également un magnifique hommage à cette grande dame de la danse que fut (et restera à jamais) Pina Bausch. A travers Clémentine, c’est la propre passion de l’auteur pour la chorégraphe que l’on touche du doigt. Une passion qu’il sait faire partager, attisant, aiguisant notre curiosité, invitant avec élégance le lecteur à aller, lui aussi, à l’instar de son héroïne, plonger ou replonger dans l’oeuvre percutante de Pina Bausch. On ressort de ce roman, comme d’une danse, grisé et heureux. Une très belle découverte qui fut aussi ma première « rencontre » littéraire avec Julien Dufresne-Lamy, un auteur dont je suis à présent les publications et qui m’a depuis émue avec Boom ! et enchantée avec ses Jolis jolis monstres.

Il y a avec la danse une intrigue meurtrière.
La danse naît et meurt. Sur scène. Ce sont des gestes rapides, des gestes beaux et éphémères. La danse existe pour disparaître. Elle vit le temps d’un souffle, un instant de grâce. Elle ne parle que de ça, de secondes et de grands battements. Avec elle, la fin l’emporte toujours. Elle renaît, jamais identique, elle se réincarne quand le geste se retient, quand le mouvement s’épanouit.

Deux cigarettes dans le noir de Julien Dufresne-Lamy. Editions Belfond/ 2017.

 

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi – Yoan Smadja

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Lorsque Sacha reçoit en ce lundi d’avril 2017 un mystérieux carnet accompagné d’un courrier en provenance du Rwanda, c’est tout un pan de sa vie qui revient au premier plan : son dernier déplacement en tant que reporter de guerre, une expérience gravée à jamais en elle. Flash-back pour cette femme, aujourd’hui critique gastronomique, qui, en d’autres temps, parcourait le monde au milieu des conflits. Sacha avait su imposer sa marque au Temps, le quotidien dans lequel elle avait ses premiers pas et s’y était peu à peu forgée une place, un peu à part.

Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs.

En 1994, son rédacteur en chef, Witz, l’envoie en Afrique du Sud. « Mais ce n’est pas la guerre… » est le premier réflexe de la journaliste, habituée à des terrains plus accidentés. Plus de guerre certes mais un tournant dans l’histoire puisque l’Apartheid vient officiellement de prendre fin et que les yeux du monde sont tournés vers la nation arc-en-ciel. Ce qui s’annonçait comme un voyage plutôt calme prend vite des allures étranges : un accident, un convoi d’armes escorté par des soldats rwandais, une chambre d’hôtel visitée, un appareil photo dérobé, un faux flic. Et si les regards de l’Occident n’étaient pas braqués sur le bon endroit ? Intriguée, Sacha se rend avec un photographe au Rwanda. En rencontrant Daniel, un Tutsi qui a rejoint Paul Kagame, leader du FPR (Front Patriotique Rwandais), les deux collègues comprennent que le pays est une cocotte-minute prête à exploser, qu’une guerre fratricide couve, fruit d’une haine absurde dont les braises sont alimentées depuis des décennies. Sacha et son confrère Benjamin ne ressortiront pas indemnes de ce qu’ils verront dans le pays aux mille collines, happés brutalement par une histoire qui leur échappe et charrie l’horreur dans son sillage.

Le récit de Sacha, entre narration traditionnelle, éléments de compréhension du conflit rwandais et articles alterne avec les pages du carnet. Celui-ci recueille des lettres adressés à Daniel par son épouse Rose : elle y écrit l’amour, y couche les premières inquiétudes, y décrit l’horreur, la peur, la course pour la survie. Des mots pour se souvenir, pour laisser une trace, comme pour tisser à jamais un lien avec cet époux égaré dans la guerre. Et à travers ces deux récits enchâssés, c’est tout le drame d’un pays, toute l’horreur de la haine déchaînée contre les Tutsis que livre Yoan Smadja dans ce premier roman réussi. Deux regards, celui de l’Afrique et celui de l’Occident, celui du dedans et du dehors, de celle touchée dans sa chair et de celle qui assiste, quasi impassible, à l’inimaginable. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi reconstruit, à travers ces différents destins, ces instants de pure violence qui ont laissé un pays exsangue et le monde hébété. Une histoire de guerre mais d’amour aussi, un roman où pointent ça et là quelques lumières. Parce qu’il y a eu un avant et qu’il y a aussi un après, quelque soit l’horreur traversée.

[Car] la tragédie d’un génocide réside aussi dans son dénouement. À un moment ou à un autre, il doit s’arrêter. Et que se passe-t-il après ? Les peintres ont pu peindre à nouveau, en noir et gris. Les sculpteurs ont pu sculpter à nouveau, la glaise tombante, le métal froid, le minéral. Les chanteurs ont pu fredonner à nouveau, des mélodies affligées. Les compositeurs ont pu aligner leurs milliers de notes, graves, lancinantes, oubliées.

Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi de Yoan Smadja. Editions Belfond, collection Pointillés/ avril 2019.

Assassins ! – Jean-Paul Delfino

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Dans la nuit du 29 septembre 1902, Emile Zola et sa femme Alexandrine sont victimes d’une intoxication due à un dysfonctionnement de leur cheminée. Si Alexandrine s’en sort, le célèbre écrivain tire, lui, définitivement sa révérence. Le livre de Jean-Paul Delfino est le récit de ces dernières heures, où Zola, se sentant de plus en plus mal, se remémore sa vie : un début d’enfance ensoleillée, l’insouciance bientôt remplacée par le décès d’un père et la pauvreté qui s’installe, le désir d’écriture, les expériences diverses chez un éditeur ou dans le journalisme, la double vie, l’envie d’écrire toujours, et puis le succès. Mais aussi le naturalisme conspué et puis l’affaire Dreyfus dans laquelle l’engagement de Zola lui a peut-être coûté la vie. Assassins !, le titre du dernier livre de Delfino résonne comme un cri adressé à ces nantis, notables, petits bourgeois, ouvriers unis par le même antisémitisme et qui auraient comploté à l’assassinat de Zola. Delfino reprend ici une thèse connue, relancée notamment en 1928 par la confession sur son lit de mort d’un certain Buronfosse, couvreur : il aurait avoué avoir obstrué le conduit de la cheminée des Zola puis l’avoir débouché le lendemain matin pour effacer toute trace de la tentative d’homicide.

Le roman relate cette dernière nuit, tant du côté de l’écrivain agonisant que du côté de ses présumés commanditaires : pendant que l’écrivain s’éteint douloureusement, l’association de malfaiteurs attend de savoir si leur plan a fonctionné. Un roman intéressant tant pour la biographie qu’il dresse du maître du naturalisme que pour la plongée historique qu’il offre dans la France de l’époque, où l’antisémitisme s’affichait sans honte et dévorait nombre d’esprits.

Assassins ! de Jean-Paul Delfino. Editions Héloïse d’Ormesson/ septembre 2019.

 

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Soleils d’août

Se laisser enchanter par la Drôme, sourire au « bon matin ! » lancé par les cousins belges, marcher, apprendre avec bonheur que j’intègre l’équipe de curieux-amoureux de culture du Clou dans la planche, site internet toulousain de critiques de spectacles (je suis youpi !), retrouver du temps à soi, marcher dans l’Aude, reprendre avec joie les rênes du blog, préparer (un peu) la rentrée, fouiner encore et toujours dans les médiathèques toulousaines, retrouver les collègues et toujours pas mal de lectures.

 

L’exploration de la rentrée littéraire a continué avec (par ordre d’apparition ci-dessous) un coup de cœur plein de paillettes (mais pas que), un drôle de roman qui fait la part belle à la langue, un texte dur à l’écriture ciselée, un coming-out original, une histoire d’amour dépassée par l’Histoire, celle des Noirs aux Etats-Unis.

 

Une grande plongée dans les bulles avec – toujours par ordre d’apparition – la suite et la fin de l’incroyable série de Jeff Lemire (je ne remercierai jamais assez Steph/Mo du Bar à BD pour ce conseil appuyé, avisé !) dont il faudrait que je vous parle un jour si j’y arrive…, un joli et tendre diptyque, un superbe album, une troublante adaptation d’un conte des frères Grimm qui interroge l’identité féminine, un album qui fait la part belle à la nuit, une franche déception.

 

Une sortie de PAL dont je parle ici.

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Côté jeunesse : se balader à Madagascar avec un livre parfois un peu trop didactique, être déçue par une histoire d’écran et de poésie, découvrir une pépite avec cette courte histoire d’exil et de liberté tout enrobée d’amour, accoster sur une île et y croiser les malicieux Barnaby et Christie, un couguar grognon, un oncle terrifiant et un beau sergent dépassé.

 

Et aussi : un polar pas mal qui mêle intrigue et histoire sociale et le tableau sombre d’une société algérienne aux rêves avortés (ma chronique : .)

L’envers des autres – Kaouther Adimi

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C’est le portrait d’une Alger très noire que brosse ici Kaouther Adimi à travers les voix des protagonistes de ce roman choral. L’envers des autres comme l’envers d’un décor où « l’enfer, c’est les autres ». Ces autres qui sans cesse jugent cette famille qui semble concentrer sur elle la « malédiction » : Adel et Yasmine, deux enfants à « la beauté incroyable », étrangement complices mais qui aujourd’hui ne savent plus se parler avec les mots, Sarah leur sœur aînée revenue vivre sous le toit familial avec son mari qui perd la boule. Autour d’eux, des voisins qui tous semblent se méfier d’eux, de leur « bizarrerie », de leur esprit libre aussi. Yasmine pourrait se faire damner n’importe quel homme et les effraie, Adel est celui qu’on semble à peine tolérer : trop fin, trop beau, trop ambigu pour cette société patriarcale qui a du mal à complètement mettre le pied dans le XXIe siècle. Et là, au cœur d’Alger la Blanche, chacun se dévoile à travers des monologues intérieurs tourmentés, rêveurs ou rageurs. Mais qui finalement de ce voisin d’âge mûr qui va, contre un maigre billet, voler quelques baisers et quelques photographies aux étudiantes, de cette mère acariâtre fustigeant ses enfants, capable même de douter de sa propre maternité, de cette jeune femme condamnée à peindre les murs de sa chambre en signe de liberté ou de ce mari au soliloque décousu est finalement le plus fou, le plus étrange, le plus bizarre ?

Premier roman de Kaouther Adimi, (autrice notamment du beau et très remarqué Nos Richesses en 2017), L’envers des autres porte en lui une forme de désespoir, celui des destins déjà tracés, inéluctablement liés à la naissance, la géographie. Chacun des personnages se rêve autre mais un autre inaccessible, jamais un être en devenir, ou si peu ou seulement dans la naïveté innocente de l’enfance. Chacun sait, sent que la société, ses dogmes religieux et archétypaux l’a déjà englouti et n’a plus qu’un choix : celui d’y répondre pour survivre. Âpre et tragique, L’envers des autres révèle déjà la plume de chroniqueuse de son pays qu’est aujourd’hui Kaouther Adimi. Heureusement, les romans qui suivront se révèleront un peu plus lumineux (en tout cas moins dénués d’espoir) que celui-ci dont on sort le cœur serré et un peu abasourdi.

Le véhicule démarre. Je ferme les yeux pour ne pas voir la ville défiler, pour ne plus voir les rues d’Alger la Blanche. Il n’y a guère que les étrangers pour s’extasier devant sa blancheur. Je suis née ici, j’y ai toujours vécu et j’y mourrai sûrement et de cette ville, je ne vois plus la blancheur, la beauté ou la joie de vivre, mais uniquement les trous qui me font bondir de ma place, les pigeons qui lâchent leur fiente sur ma tête et les jeunes désœuvrés qui essaient de me tripoter au passage. Ah, et j’oubliais : les vieilles ! Les vieilles connes dans les escaliers qui me conseillent de m’habiller plus chaudement. Les vieilles peaux qui dans le bus me prennent la main et me parlent de leur fils qui fait leur désespoir. Les vieilles teignes à l’odeur de menthe ou de rose qui s’agrippent à votre bras, sans prévenir. Les vieilles acariâtres qui crient leurs ordres, leurs conseils, qui médisent, s’agitent, s’énervent.

Saletés de vieilles. Saleté de ville !

L’envers des autres de Kaouther Adimi. Editions Actes Sud/ 2011.

Les mutations – Jorge Comensal

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Quand un matin, Ramon, brillant avocat, a du mal à articuler, il ne s’imagine pas que sa vie va changer brutalement. Sa langue tuméfiée est le signe d’un cancer déjà avancé et d’un cas rare qui fait briller les yeux et les ambitions d’Aldama, son médecin, qui y voit l’occasion de se faire un nom dans la communauté scientifique. Une glossectomie plus tard, voilà Ramon réduit à partager ses journées avec Elodia, son employée de maison. Laquelle a eu l’idée saugrenue d’offrir à son patron devenu muet un perroquet pelé mais parleur, fin connaisseur en matière d’injures. Carmela veut se débarrasser de l’oiseau pouilleux, au grand dam de Ramon qui négocie un compromis : il accepte d’aller voir un psychiatre s’il peut garder l’oiseau. Et c’est à Teresa, psychiatre qui ne suit que des malades ou anciens malades atteints de cancer qu’il est adressé. Face à ce corps qui le lâche et observant la vie qu’il a bâtie partir à vau-l’eau, Ramon décide de passer le temps qu’il lui reste à organiser sa mort.

A l’image de l’effet que peut provoquer le battement d’ailes d’un papillon à l’autre bout de la planète, la tumeur qui s’est développée dans la langue de Ramon va changer plus d’une vie, ébranler quelques convictions, susciter rêves et déceptions. Avec une érudition et un humour justement dosés, Jorge Comensal explore les rêves avortés, les blessures mal refermées, les failles si bien camouflées, les solitudes des uns et des autres que le cancer de Ramon ne parvient pas vraiment à rassembler. Un premier roman jubilatoire, étonnant, teinté de cette forme d’onirisme si particulier à la littérature latino-américaine.

Les mutations de Jorge Comensal (traduit de l’espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon). Editions Les Escales/ août 2019.

 

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Rêves oubliés – Léonor de Récondo

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Iduri, mon tout petit, c’est cela aussi l’exil. Ne pas savoir dire, ne pas être là où nous devrions. Et, à chaque instant, avaler cette honte indigeste qui nous brûle le ventre.

Il ne reste plus que quelques jours de travail avant qu’Aïta aille rejoindre son épouse Ama et leurs trois fils en vacances à Irun. Des retrouvailles qu’Ama attend, elle aussi, avec impatience tant ces deux-là s’aiment et ont du mal à être séparés trop longtemps. Mais dans cette Espagne qui commence à être secouée par la guerre, ces vacances rêvées marqueront le début d’une nouvelle vie faite de fuites et de reconstruction. Quand les activités des frères d’Ama deviennent une menace trop prégnante, toute la famille comprend qu’elle doit fuir. Il faut vite traverser la frontière pour trouver refuge à Hendaye – chez une bonne âme prête à les laisser occuper une partie de sa maison – sans même pouvoir prévenir Aïta. Mais le mari et père aura vite fait de retrouver sa famille pour commencer ensemble cette vie qui n’est plus tout à fait la leur mais dans laquelle il va falloir réussir à se faire une place. Avec toujours au cœur, l’espoir de retrouver bientôt l’Espagne natale. Mais nous sommes en 1936 et la guerre ne fait que commencer.

La nostalgie et l’ennui entrent lentement dans le cœur de cet homme dont la vie n’avait, jusque-là, jamais été bousculée. Le destin l’ébranle à l’hiver de ses jours, alors qu’il pensait se reposer tranquillement sur les quelques lauriers qu’il avait patiemment amassés.

Et de départ, il y en aura encore parce qu’Aïta s’éteint à l’usine où ses mains ont perdu leur légèreté et leur douceur depuis que les armes ont remplacé, sous ses doigts, la terre à modeler. A la faveur d’une proposition bienveillante, toute la famille reprend le peu qu’il a réussi à ériger pour s’installer dans une ferme landaise. Ama a l’impression d’avoir à nouveau tout à reconstruire, Aïta l’espoir d’un renouveau plus lumineux mais « être ensemble, c’est tout ce qui compte. »

Dans une langue où affleure sans cesse la poésie et une forme de douceur enveloppante, Léonor de Récondo raconte l’exil – cette fuite qui s’impose et la perte ineffable de ce qui constitue une identité : les couleurs et les odeurs d’un pays, une langue dont Aïta et Ama gardent une trace qui ici les désigne toujours comme les étrangers. Une langue natale qui habite aussi toujours Iduri, Otzan et Zantzu, les trois enfants du couple, se mêlant à la nouvelle. Ces trois-là apprivoisent la bête protéiforme qu’est l’exil et qui forge leurs caractères. Un livre doux qui dit le déchirement mais aussi l’amour indéfectible qui aide à tout affronter. Une jolie surprise qui sommeillait dans ma PAL et va donc rejoindre l’objectif PAL d’Antigone.

Rêves oubliés de Léonor de Récondo. Editions Seuil, collection Points/ 2013.

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Murène – Valentine Goby

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A la vingtaine et plein de vie, François éprouve son corps sur les chantiers, dans les champs, au grand air, bande les muscles, grimpe, porte, soulève loin de l’atelier de couture familial, au grand dam de Robert, son père.

Ce jour d’hiver, François doit rejoindre un cousin, à l’autre bout de la France, sur un nouveau chantier. Mais cet hiver-là est rigoureux, les moteurs menacent à tout instant de laisser les chauffeurs en proie à un froid mortel au milieu de nulle part. Stoppés dans les Ardennes, François tente d’aller trouver de l’aide pendant que son chauffeur l’attend. Mais François ne revient pas. Là-bas, dans un grand éclair, son corps a basculé et avec lui une partie de sa vie. L’accident laissera François gravement blessé et amputé. Il en faudra de la force, de l’entêtement, de l’amour, de l’abnégation pour revenir à la vie, pour la réinventer, pour accepter puis dompter ce corps mutilé. C’est notamment grâce à la natation que François renaîtra peu à peu à la vie.

Mutilés, amputés, « monstrueux » sont les compagnons de François mais ils sont avant tout vivants. Ils sautent, courent, nagent, suent et souffrent, gagnant à chaque fois un peu de terrain sur les idées reçues d’une société qui préfèreraient les cacher. C’est l’histoire du handisport qu’explore Valentine Goby avec Murène, de ses balbutiements dans les années 50 à la création des 1ers Jeux Paralympiques de 1964. L’histoire aussi d’une lente mue, celle de François passé par la douleur, le renoncement, l’acceptation, la reconstruction. La narration de Murène épouse les colères, les pulsions, les élans, les errements, la force de la volonté de son personnage. Un roman fort qui met en lumière ces femmes et ces hommes que la vie a abimés mais qui ont refusé de s’en laisser compter.

Murène de Valentine Goby. Editions Actes Sud/ août 2019.

Le corps d’après – Virginie Noar

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Avec Le corps d’après, Virginie Noar mène le lecteur dans une plongée vertigineuse au plus intime d’une femme : son corps. Corps qui enfante, délivre la vie et qui sous prétexte médical devient corps observé, exploré sans consentement, ausculté, fouillé sans pudeur. Et la narratrice de remonter l’histoire de son corps : les tentatives d’appropriation par d’autres, la découverte du plaisir qu’il peut procurer, la tentation de l’utiliser comme pour se prouver qu’on peut en être maître.

Dans ce livre puissant, Virginie Noar interroge nos corps livrés en pâture aux injonctions sociétales, ces corps pas si libres tant on tente de les contraindre, les « normer », les dompter pour notre « bien ». Elle y explore aussi l’aventure de la maternité, celle d’un corps qui accueille, protège, qui trahit parfois, devenant étranger à apprivoiser. Un premier roman féminin et féministe dans sa plus belle assertion : celle qui revendique la liberté de choisir.

Et si la dédicace de ce roman s’adresse « Aux fillettes qu’on a prises pour des poupées en plastique qui ont fermé les yeux quand on les a couchées à terre et les ont rouverts quand elles se sont relevées », on pourrait aisément conseiller Le Corps d’après à tous pour faire taire les idées reçues qui murmurent aux oreilles des petits garçons que les fillettes sont des poupées fragiles.

Le corps d’après de Virginie Noar. Editions François Bourin/ août 2019.