Musée Marilyn – Anne Savelli

Tu aimes qu’on te regarde, rien à faire.
Tu ne sais pas comment regarder ailleurs.

Bienvenue au Musée Marilyn ! Anne Savelli y a imaginé une exposition temporaire, immersive comme une longue déambulation saturée d’images de l’iconique Marilyn Monroe. Des centaines, des milliers de photos que vous, moi, toutes et tous connaissons et qui racontent Marilyn. Mais quelle Marilyn ?

Norma Jean, jeune ouvrière repérée pour faire rêver les soldats ? Marilyn, sans véritable nom encore, pin-up aux innombrables clichés en maillot de bain ? Marilyn rhabillée qui se rêve actrice dans un Hollywood qui l’attire et la dévore ? Marilyn des Unes ? Marilyn épouse de Di Maggio, de Miller, amante réelle ou fantasmée ? Marilyn intime, au travail, en promo, en promenade, à la ville, à la campagne, en studio. Marilyn qui irradie, capte la lumière. Marilyn qui dissimule les ombres. Marilyn qui pose comme personne : chacun derrière les objectifs s’accorde à le dire, même quand ils inventent, même quand ils s’emmêlent dans les dates, même quand ils s’arrangent un peu avec la vérité.

Alternant avec la présentation du guide de cette exposition hors-norme, la voix de la narratrice-spectatrice tisse, à travers un tutoiement tendre, un lien avec l’iconique star, la révélant fille, femme et compagne de sororité. Plus qu’un simple album feuilleté de ces images tellement vues de Marilyn Monroe, Musée Marilyn se révèle une incroyable plongée dans l’histoire de la photographie des années 40-60, une incursion dans les coulisses du cinéma, un regard jeté derrière le rideau des studios où se fabriquent les stars de papier glacé.

« […] Marilyn mène à tout. Marilyn est un fil, un faisceau, un tunnel. » Anne Savelli le prouve avec talent et intelligence dans ce livre inclassable à la fois mine d’informations – fruit d’années de recherches – et récit sensible, tant elle a su approcher au plus près la mythique Marilyn.

Musée Marilyn d’Anne Savelli. Éditions Inculte/ 2022.

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Quand tu écouteras cette chanson – Lola Lafon

Lorsque les éditions Stock proposent à Lola Lafon l’expérience d’une « nuit au musée », lui vient soudainement le choix du lieu comme une évidence ou plutôt comme une urgence. Ce sera L’Annexe à Amsterdam : cette cache où vécurent Anne Franck, ses parents, Otto et Edith, et sa soeur Margot pendant plus de deux ans. Rejoints par d’autres Juifs menacés de déportation, ils auront été jusqu’à huit à partager la promiscuité d’une vie étouffée dans moins de 40 m2 des mois durant. L’expérience de cette nuit singulière vient percuter l’histoire tue de Lola Lafon : celle de la déportation et des exils de ses propres aïeux. Une histoire, une réalité fantômes que l’autrice s’est toujours appliquée à tenir à distance. Mais, dit-elle, les fantômes ont le temps, ils patientent tranquillement et apparaissent quand on ne les attend plus, lorsque l’on croit qu’ils nous ont oublié·es à force d’indifférence.


Alors pour préparer et vivre cette nuit à L’Annexe, Lola Lafon va les affronter ces fantômes, ceux des disparus, ceux des « revenus » aussi, ayant laissé là-bas, ailleurs, un peu d’eux-mêmes. Quand tu écouteras cette chanson est le double récit d’Anne Franck – cette adolescente au destin pris dans les filets de l’Histoire et de la haine et que tout le monde croit connaître – et de Lola Lafon, fille de Roumanie et de France, aux racines fragilisées par l’Histoire.

Lorsqu’on me demandait d’où je venais, je faisais le tri de ce qui me semblait acceptable.


Naît de ces réminiscences volontaires un texte émouvant – à n’en pas douter le plus personnel de Lola Lafon et en cela le plus bouleversant – où l’autrice réhabilite, derrière la figure désincarnée d’Anne Franck à force d’idolâtrie, l’adolescente débordante de vie, à la plume talentueuse et à la conscience particulièrement aiguisée sur ce qui se joue pour les siens, de cette judéité persécutée, de la destruction en marche. Elles ont en commun l’écriture, une religion et des déchirements. Un texte avec lequel Lola Lafon met aussi enfin des mots sur les trous de silence de sa propre histoire, pour enfin « faire place à ceux qu’on dit avoir perdus ».

Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu’on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n’est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s’étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps.

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon. Editions Stock, coll « Ma nuit au musée »/ 2022.

Indian Creek – Pete Fromm

En acceptant de venir ici, j’avais dans la tête une vague idée de liberté : n’obéir à personne, ne faire que ce que je voulais. Il me semblait maintenant avoir négligé le fait tout simple que, même si je pouvais faire tout ce qui me chantait, et à n’importe quel moment, il n’y avait rien à faire.

En se retrouvant seul devant la tente qui sera son habitat pendant les sept mois à venir, le jeune Pete se remémore, un peu effrayé, les circonstances qui l’ont mené là. Si ses rêves d’aventure et de grands espaces n’y sont pas étrangers, c’est surtout sa naïveté et sa capacité à l’incertitude qui semblent avoir mené le jeu. Et c’est ainsi que le jeune homme est embauché à la surveillance des œufs de saumons à Indian Creek, en plein cœur des Rocheuses. Sept mois de solitude en pleine nature avec un poêle, une tente et une jeune chienne.

J’étais venu ici pour avoir une histoire à raconter, mais il se passa un certain temps avant que je ne trouve quelque chose à dire. 

Désormais classique du nature writing, Indian Creek raconte la nature dans ce qu’elle peut avoir à la fois de plus hostile et de plus enchanteur. Avec beaucoup d’autodérision, Pete Fromm relate cette expérience unique qui a contribué à faire de lui l’écrivain d’aujourd’hui. Son récit teinté d’humour ne cache rien des difficultés rencontrées dans l’isolement et la rigueur de l’hiver. Petit à petit, le jeune homme inexpérimenté va apprendre à apprivoiser la nature environnante, à l’écouter, à se laisser surprendre par sa beauté, à observer les moindres changements. Et lors de ces mois de solitude, c’est aussi lui-même que le jeune Pete va découvrir.

Après un hiver passé à rêver de m’échapper quelques jours, je n’avais plus envie de sauter dans mon camion pour m’en aller. Je restai dans la montagne à regarder le printemps s’installer et transformer mon univers.

Coup de cœur pour cette lecture dépaysante, sortie de ma PAL pour le #challengegallmeister de Chinouk & Readlookhear !

Indian Creek de Pete Fromm [traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère]. Editions Gallmeister, collection Totem/ 2010.

Et une sortie de PAL, une !
Et une nouvelle escale dans le Tour du Monde en 80 livres imaginé par Bidib

Un poisson sur la lune – David Vann

Lorsque Jim Vann débarque en Californie, ce n’est pas pour un voyage d’agrément. En pleine dépression, ses tendances suicidaires font de lui un homme dangereux, avant tout pour lui-même. Aussi son frère Doug est-il chargé de veiller sur lui, entre rendez-vous chez le psychiatre et visites familiales. Pour Jim, chaque instant est le dernier : les derniers câlins à ses enfants, la dernière visite à ses parents bien que chacun.e dans sa famille essaie de le rattacher à la vie. Mais sa profonde dépression et son humeur qui joue au yoyo le rendent exécrable, provocateur en diable, en proie aux obsessions. Dentiste aux revenus plus que confortables, Jim n’est plus aujourd’hui qu’un homme poursuivi par le fisc, isolé dans sa maladie et sur les terres glacées de l’Alaska, qui se retourne à regret et impuissant sur ses deux mariages avortés, sur le père qu’il ne sait pas être, sur les choix qui l’ont peut-être conduits là.

– J’ai essayé, Papa, dit Jim. C’est ce que j’ai envie que tu saches, je crois. Je ne me suis pas simplement effondré. J’ai lutté pendant des centaines, peut-être des milliers d’heures.

– Ce n’est pas une lutte, dit son père. C’est la vie. On la vit, c’est tout.

– Ce n’est pas une raison suffisante.

Jim, terrible double littéraire du propre père de David Vann, habitait déjà l’œuvre de l’auteur américain, dans Sukkwand Island notamment ou encore dans les nouvelles du recueil Le Bleu au-delà (chez Gallmeister). Jim, c’est aussi ce père qui s’est suicidé alors que son fils avait 13 ans, marquant à jamais le jeune David. Dans ce roman aux frontières du réel, David Vann explore le fatal mécanisme de l’auto-destruction et nous plonge, trois jours durant, dans un véritable enfer : celui d’un homme à la conscience aiguë qui a renoncé, le sait, le dit, se heurte au refus de ceux qui l’entourent. Un livre pas toujours aisé à lire tant il nous entraîne dans les obsessions, à la fois dérangeant et captivant par son capacité à faire entendre le cri assourdissant d’un homme plongé dans la plus noire des nuits.

Un poisson sur la lune de David Vann [traduit de l’américain par Laura Derajinski]. Editions Gallmeister/ 2019.

Une lecture pour le #challengegallmeister (à retrouver ici) et l’occasion de sortir un livre de ma PAL pour l’objectif PAL d’Antigone.

Le rire des déesses – Ananda Devi

Le rire des déesses nous plonge au cœur de la Ruelle, un quartier fangeux d’une petite ville du Nord de l’Inde, où les prostituées n’attendent plus grand-chose de la vie. C’est là que vivent Veena et sa fille Chinti – une gamine grandie sans nom et qui attend entre les cloisons que les hommes aient fini leur commerce de chair avec sa mère. « Chinti » signifie « la fourmi », c’est le nom que s’est attribuée toute seule cette petite fille que sa mère ne sait pas aimer. Heureusement, elle a bien droit à quelques caresses et gestes tendres de la part des femmes du quartier. Parce qu’elle irradie, Chinti, et tel un feu-follet, elle ramène dans les gorges de ces femmes blessées un rire qu’elles pensaient avoir oublié. Cette gamine c’est comme un éclat de joie. Et c’est bien ainsi que la voit Sidhata qui vit dans la maison d’à côté. Ce n’est pas une prostituée mais elle partage avec ces dernières la même mise à l’écart de la société. Sidhata est ce qu’on appelle une hijra : une femme née dans un corps d’homme. Autant dire une anomalie, un accroc que la société préfère cacher.
L’aura de l’enfant-fourmi n’échappe pas non plus à un homme : Shivnath, un swami, client de Veena. L’homme de Dieu – qui voue surtout un culte à sa propre personne – tombe amoureux de cette gamine haute comme trois pommes et réussit, à force de promesses de protection et de vie de princesse, à l’enlever. Devant l’horreur à venir, c’est un front de femmes, jusqu’ici laissées pour compte voire pestiférées, qui va se lever pour sortir Chinti des griffes de Shivnath.
Avec ce beau roman, l’autrice mauricienne d’origine indienne Ananda Devi nous mène au cœur d’une Inde, éprise de croyances et de traditions. Elle pose, à travers les yeux de sa narratrice, la hijra Sidhata, un regard aiguisé et critique sur la religion et ses petits arrangements et les contradictions d’un pays qui n’est pas tendre avec les femmes. L’homme du livre, Shivnath, incarne à lui seul les ravages d’un pouvoir égoïste qui ne sert que ses propres intérêts et se joue de la fascination pour les signes extérieurs de richesse saupoudrés d’un peu de sainteté d’un peuple qui ne connaît que la misère.
Cette histoire de classe, de mépris, de scintillement éphémère, de désir interdit et de révolte dépasse les simples frontières d’un quartier, la Ruelle, ou même d’un pays, l’Inde, tant elle fait écho à l’histoire du moment de nos sociétés occidentales, où l’on se crée des dieux de pacotille au gré des modes parce qu’il faut bien rêver, où l’argent et la notoriété font autorité, où certains s’autorisent à franchir les limites en se protégeant derrière les trompettes de la renommée. Une histoire où la révolte jaillit aussi, là où ne l’attendait pas, ici dans une sororité née dans la boue. Ces femmes qui n’ont jamais partagé que leurs solitudes se lient, se portent, s’épaulent, s’arment de la volonté des unes et des autres pour former une flamboyante armée de déesses dont les rires résonnent encore longtemps après avoir refermé le livre.

Tous fourmis sur leur chemin de cendres, marchons, marchons, la fatigue importe peu, c’est la vie qui fatigue, rien d’autre, nous aurons bien le temps de nous reposer après, alors marchons dans ce soit-disant pèlerinage où la horde ruine la terre et la rend stérile, où l’on vole, viole, tue, meurt, tout cela au nom des dieux. Poursuivons, marchons, parce qu’il n’y a pas le choix : immobiles nous serons piétinés comme les herbes, comme les plantes, comme les vers, comme les fourmis. Autant par les hommes que par les dieux, s’ils existent !

Le rire des déesses d’Ananda Devi. Editions Grasset/ septembre 2021 – Prix Femina des lycéens.

J’ai fermé mes maisons – Marianne Catzaras

A longueur de mots, je sais que tu pleures l’impossible retour de tes racines.

[extrait de la lettre de Murielle Szac à Marianne Catzaras]

Ouvrir ce recueil de poésies de Marianne Catzaras, c’est tendre l’oreille à un cri : celui d’une femme dont le cœur se tord devant l’effondrement des villes aimées, dont l’âme vacille devant les cohortes d’exilé.e.s en perpétuelle errance. Le cri d’une impuissance, quand, une nouvelle fois, un corps se déchiquette au nom d’un dieu, semant le sang et les larmes.

Il se niche au cœur des superbes textes de Marianne Catzaras une urgence de dire, la nécessité viscérale de l’écriture, même quand elle se fait page blanche, intensément présente dans sa dérobade. Lire Marianne Catzaras, c’est embarquer aussi entre les îles qui servent de piliers à la poétesse, caboter entre les langues qui la forgent. C’est voguer, voyager, se laisser porter sur les flots de l’intime mais embrasser aussi le monde alentour et ses turpitudes. Cheminer dans le recueil J’ai fermé mes maisons, c’est, à l’image des œuvres photographiques qui parsèment le livre, accepter le trouble de cette vie qui oscille entre éclairs de beauté et éclats de violence.

Marianne Catzaras sait que l’écriture ne peut pas tout panser mais qu’elle est une irréfutable nécessité contre l’oubli. Et tout le talent de la poétesse est de savoir nous prendre par la main et le cœur pour nous mener dans une épopée au plus proche de la vie, bercée d’échos mythologiques.

J’ai fermé mes maisons/ Une à une ce matin/ Et je pars/ Mes maisons celles d’hier/ Et celles d’aujourd’hui/ Celle du pays premier où pousse désespérément/ Un olivier en pierre/ La maison de l’enfance/ Où dort éternellement/ La jeune femme maigre/ Aux seins nus/ Et la maison des routes/ Où le vieil Oedipe/ Assis sur un rocher/ Sans ailes/ Rit aux éclats 

J’ai fermé mes maisons de Marianne Catzaras. Editions Bruno Doucey/ 2021.

Aulus – Zoé Cosson

Zoé Cosson nous invite à l’accompagner dans une escapade en montagne ariégeoise et nous mène à Aulus-les-Bains (mais ici on dit Aulus, tout court) à la rencontre des celles et ceux qui peuplent ce village à l’effervescence disparue. Son père y a un jour acquis un ancien hôtel délabré – vestige de l’ancienne activité thermale – et la narratrice y a passé une partie de son enfance. En grandissant, ce sont les Pyrénées qu’elle arpente en de longues marches qui éprouvent le corps.
Avec ce premier roman, à la plume sensible, Zoé Cosson dresse le portrait, empreint de tendresse, d’hommes et de femmes qui, à l’instar de la montagne qui les abrite, cachent derrière d’abrupts versants quelques douceurs.
Aulus est un très beau texte qui dit ces villages en peine d’âmes, où les cœurs sont profondément attachés à la terre, affrontant avec philosophie les rudesses du climat, tonnant, grondant parfois, s’accommodant aussi de contradictions. Un bel hommage à ceux qui ont entouré l’enfance de la narratrice et abrité les fantaisies paternelles, à ce pays qu’elle porte forcément un peu en elle.

Aulus de Zoé Cosson. Éditions Gallimard, coll. L’arbalète/ 2021.

Traverser la foule – Dorothée Caratini

Alors qu’elle rentre les bras chargés de cadeaux de Noël pour leurs filles, Dorothée Caratini découvre son mari au bout d’une corde verte. Pendu, mort, parti.
Dans ce récit sensible mais débarrassé d’un pathos encombrant qui aurait pu rendre le lecteur voyeur d’un abyssal chagrin, l’autrice raconte le deuil, la vie d’après, l’inépuisable énergie des deux enfants qui force à tenir debout, les effondrements nécessaires, les injonctions insupportables, l’envie de briser le carcan de veuve qui finit par être bien trop étriqué. Elle dit l’amour et tente de comprendre aussi, s’énerve parfois après celui qui l’a plantée là, en pleine vie.
Un petit livre protéiforme empli de tant d’humanité, bouleversant de vérité, tellement vibrant, si vivant.

Traverser la foule de Dorothée Caratini. Éditions Bouquins/ 2021.

Minuit en mon silence – Pierre Cendors

La poésie, madame, c’est désimaginer le monde tel qu’on nous le vend. C’est découvrir qu’il n’est rien et que s’en éveiller est tout.

Sur le front en septembre 1914, Werner Heller, lieutenant de l’armée prussienne, prend la plume pour adresser une longue lettre – la première et peut-être bien la dernière – à une femme croisée à Paris. Il la connaît à peine mais elle occupe ses pensées, cristallisant un idéal d’amour. Il en a connu des femmes pourtant mais peut-être celle-ci dans son éloignement revêt-elle une aura tout autre. Ou alors est-ce l’omniprésence de la mort qui l’incite à ouvrir son cœur ?

En chaque homme, madame, est une intensité errante qui recompose, femme après femme, le visage d’une seule. Inaccessible. Cruellement proche. Chacune d’entre elles la lui rappelle. Toutes lui sont un exil.

Dans la longue lettre qu’il adresse à Else, le soldat, par ailleurs peintre, évoque ses camarades du front, et ce qui les tient ensemble dans la même ardeur effrayée. Mais c’est surtout son âme d’esthète qu’il livre : une pensée traversée par la poésie, la peinture, l’art en général comme essence même de la vie.
Une lettre pour un aveu d’amour, une missive comme la trace d’une vie éclairée par la beauté du monde, celle de la nature mais aussi celle née de la poésie.

Minuit en mon silence marque ma première rencontre – et quelle rencontre ! – avec l’univers de Pierre Cendors dont la plume érudite conduit avec lyrisme sur des chemins de pure beauté. Il y a dans ce roman-poème l’amour du verbe, des mots qui revêtent la vie d’atours somptueux. Tout semble ici faire poésie : les élans comme les arrêts des cœurs.

La poésie fait un poème de tout, madame, de la vie, du hasard, même de la mort d’un soldat. Un poème écrit avec son sang. Je ne souhaite à personne d’être poète. Votre vie ne vous appartient pas plus que votre mort. On vous croit le plus libre des hommes, mais c’est une liberté dont on ne s’évade pas.

Minuit en mon silence de Pierre Cendors. Éditions Le Tripode/ 2017

Karma – Isabelle Kichenin

Coup de coeur pour Karma, deuxième roman d’Isabelle Kichenin qui livre un double récit : celui du destin de Lucien Kundi – double littéraire de son propre père – mais aussi le sien, petite fille grandie auprès d’un homme en perpétuel exil.

En recevant le dossier de pupille de l’État de son père, Isabelle Kichenin a été ébranlée : elle tenait entre les mains l’enfance d’un père et pourtant si peu d’éléments. Alors elle a rempli les silences, écrit, imaginé comme pour enfin donner une histoire à ce père avec qui elle partage le goût de la littérature, le plaisir des mots, la beauté de l’imaginaire.
L’autrice réunionnaise réhabilite ce père disparu trop tôt et dont l’histoire a, par le passé, été effacée. Enfant abandonné, pupille de l’État, le jeune Lucien grandit en Bourgogne, loin de son île natale qu’il a attachée au coeur. Petit garçon trop noir pour la métropole, homme trop « zorey » pour ceux de son île, Lucien semble sans cesse avoir une identité à construire et au fond du cœur, une part manquante à combler. L’histoire d’un abandon, l’histoire d’un arrachement, l’histoire d’un retour et une vie à chercher à s’inscrire pleinement au monde.

Mais les héros de l’enfance ont aussi leur part d’ombre. En parallèle de l’histoire de son père d’écriture, Isabelle Kichenin se libère aussi des démons qui, broyant l’enfance et l’innocence, laissent des traces indélébiles dans les cœurs et les corps. Parce que nous sommes aussi le fruit de notre histoire familiale, l’autrice fait émerger les liens entre le destin de ses parents et le sien, ricochets d’exil et d’amour blessé. Une histoire de karma ?

Dans ce roman qui est aussi le journal d’une prise de conscience aiguë se mêlent inextricablement fiction et intime, parcourant les chemins sombres du mal amour et de la violence, cheminant vers la lumière, celle d’un apaisement enfin trouvé. La plume d’Isabelle Kichenin confère à ce texte une petite musique à trois temps, comme si le rythme ternaire du maloya toujours planait sur ces histoires de père et de fille dont les âmes, assurément, sont baignées par le scintillement de l’océan Indien et le souffle des alizés. Roman hommage, roman de la résilience aussi, Karma fait œuvre d’exutoire, pansant des blessures dans lesquelles Isabelle Kichenin puise ses nouvelles forces de femme et d’autrice.

Karma d’Isabelle Kichenin. Editions Poisson Rouge/ 2021.