Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

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Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, les litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager.

Et Lazennec ne semble pas l’apprécier plus qu’un autre, appelant Kermeur à la rescousse. Mais Kermeur reste impassible et rentre au port seul à bord de ce « Merry Fisher de neuf mètres de long » qui aurait pu être le sien si la vie avait tourné autrement. Quelques heures plus tard, la police vient chercher Kermeur qui les suit sans résistance. Assis face à un jeune juge, l’homme va dérouler le fil de son histoire, celle qui lui a fait croiser la route de Lazennec.

Employé à l’Arsenal de Brest, Kermeur s’est vu, comme plusieurs de ses collègues, dédommager d’une belle somme à la fermeture des ateliers. C’est dans un bateau qu’il aurait dû investir cet argent, pour répondre à son rêve, pour enchanter l’enfance de son fils Erwan aussi. Mais cette vie qui s’arrête subitement de tourner rond et cet argent qui dit aussi l’inutilité de son détenteur pour le monde du travail, c’est comme un poids qui empêche d’avancer. Kermeur procrastine, repousse sans cesse, sans trop savoir pourquoi, ce rêve de navigation, éteignant aussi avec lui l’admiration dans les yeux d’Erwan. Et puis, dans la petite ville finistérienne, un grand projet agite les âmes : un certain Lazennec y débarque avec sa Porsche et ses costumes, rachète des terrains et promet haut et fort le développement assorti du confort avec vue sur mer. Un projet immobilier d’envergure sur cette côte qui a su jusqu’ici se préserver. Lazennec a l’art de la persuasion, celle de la manipulation aussi. Et c’est toute une ville qu’il va amener à sa perte, brisant dans son sillage les rêves les plus simples, disloquant les hommes aussi.

Dans ce court roman en forme de huis-clos entre un homme coupable d’homicide et un juge d’instruction, c’est avant tout une histoire humaine qui se joue. Celle d’un homme pas très volontaire, qui semble toujours manquer d’un rien la bonne opportunité, un bonhomme pas bien chanceux en somme : une proie parfaite pour le prédateur Lazennec qui, lui, a rôdé son numéro sans aucun soupçon de scrupule. Et on se prend à l’aimer ce Kermeur qui, finalement, incarne tant d’hommes et de femmes aux destins effacés, oubliés. Dans une langue qui raconte comme une urgence, Tanguy Viel place le lecteur si près de son personnage qu’on a envie de lui crier de s’échapper avant qu’il ne soit trop tard. cit d’un homme qui n’a eu envie de trop se méfier et qui analyse avec acuité le déroulé de cette triste aventure qui le mène aujourd’hui aux portes de la prison, Article 353 du code pénal est aussi l’histoire d’un face-à-face, dans l’intimité d’un bureau, où la sincérité d’un homme doit forger l’intime conviction de l’autre. La nôtre aussi. La force de ce roman réside aussi dans sa capacité à rappeler que tout, finalement, n’est peut-être qu’une histoire d’humanité.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel. Editions de Minuit/ 2017

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Antigone à Molenbeek – Stefan Hertmans

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Nouria pleure, Nouria supplie l’officier de gendarmerie, M. Crénom de lui dire où se trouve son frère. Ou plutôt ce qu’il en reste. C’est sa dépouille que la jeune fille cherche à récupérer, pour l’enterrer comme il se doit. Pour qu’il repose enfin et cesse aussi de la hanter. Mais à Molenbeek et dans tout le pays, ce frère n’a plus qu’un nom : « terroriste ». Un mot affreux qui contient en lui la terreur, qui sacralise les peurs, qui rassemble les haines. Un mot qui fait de lui un homme déchu. Alors elle a beau crier, pleurer, ruer, Nouria, il n’y a personne pour entendre sa peine de sœur qui, dans un dernier geste, voudrait seulement rendre à son frère un peu de cette humanité que lui ont volé le quartier et le djihad.

Avec ce court texte en forme de longue supplique, Stefan Hertmans s’empare de la figure d’Antigone pour la placer au cœur d’une question d’actualité sensible. Ce n’est pas tant la révolte qu’incarne Nouria que la réalité crue de ces familles qui ont croisé le terrorisme du côté des bourreaux. Au déchirement d’avoir assisté à l’éloignement de leurs fils ou frères, s’ajoute la douleur d’un adieu impossible aux défunts. Que reste-t-il de l’humain derrière le terroriste ? « Rien ! » répond la société à une Nouria que des années d’abnégation et de lutte sourde consument dans un dernier cri.

Un livre repéré lors de mon voyage à Bruxelles et qui marque le début de ma participation au Mois belge organisé par Anne.

Antigone à Molenbeek de Stefan Hertmans (traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif). Editions Le Castor Astral/ 2020.

New Boy – Tracy Chevalier

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Après Dunbar et ses filles d’Edward St Aubyn et Graine de sorcière de Margaret Atwood, New Boy de Tracy Chevalier est le troisième roman du projet Hogarth Shakespeare – qui propose à des écrivains de « réécrire » les pièces de Shakespeare – que je découvre. Edward St Aubyn s’était attaqué au Roi Lear, Margaret Atwood avait, elle, livré sa version de La Tempête et Tracy Chevalier s’empare avec New Boy (Le Nouveau en français) d’Othello.

Le personnage shakespearien prend ici les traits d’Osei Kokote, surnommé le plus souvent O., un jeune garçon originaire du Ghana. Fils de diplomate, il a l’habitude d’être le « nouveau » dans les différentes écoles qu’il fréquente au gré des affectations paternelles. Cette fois, c’est dans une école primaire de Washington DC qu’il arrive, attirant tous les regards : il est nouveau certes en cette fin d’année scolaire (il ne reste qu’un mois de classe avant les vacances d’été) mais il est surtout le seul noir. Dans cette cour et en ce premier jour d’école, dans les années 70, dans un quartier WASP, va se déployer un jeu de pouvoir terrible dont personne ne sortira indemne.

Habitué à être le nouveau, l’étranger, O. pose un regard méfiant et plein d’acuité sur la petite société aux règles bien établies de l’école. Prudent, il sait combien il est important de se faire rapidement un·e allié·e. C’est en la personne de Dee (dite D.) qu’il trouve de l’aide mais aussi une admiratrice à laquelle il n’est pas non plus indifférent. Quand la jolie et populaire D. et O. se rapprochent dangereusement, tout le monde en est choqué. Ian – la forte tête crainte par plus d’un – décide de mettre au point un plan machiavélique pour venger l’offense. Intriguant, jouant des faiblesses des uns et des autres, Ian distille la suspicion, conduisant cette journée à un inévitable drame.

Des trois romans du projet Hogarth Shakespeare déjà découverts, New Boy est assurément mon préféré. En transposant l’intrigue d’Othello dans cette cour d’école américaine dans les années 70, Tracy Chevalier convoque le racisme à l’œuvre au cœur d’une société blanche et emplie de préjugés et les tentatives de composition lorsque les petites phrases et les regards vous rappellent sans cesse que vous serez toujours un étranger. New Boy propose ainsi une plongée effrayante dans la capacité de l’humain à rejeter, parfois violemment, l’inconnu.

Un roman machiavélique lu – une fois n’est pas coutume – en VO et qui s’inscrit directement dans l’Objectif PAL initié par Antigone.

New Boy by Tracy Chevalier. Editions Hogarth Shakespeare/ 2017.

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Le bal des folles – Victoria Mas

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Ouvrir Le bal des folles de Victoria Mas, c’est pousser la porte de La Salpêtrière, à la fin du XIXe siècle et pénétrer dans le « service des hystériques » où l’éminent professeur Charcot, star des neurosciences fascine le tout-Paris et plus largement le monde de la médecine aussi bien que ses propres patientes. A la Salpêtrière où il exerce depuis vingt ans, Charcot donne ses leçons publiques où sont exhibées ces folles qui fascinent et effraient. A son service, Geneviève, femme discrète que l’ambition a menée à Paris. Elle n’a pas pu prétendre à être médecin alors elle sera infirmière, la plus ancienne du service, celle dont on a du mal à se passer. La professionnelle sur laquelle comptent les médecins, la figure certes austère mais rassurante pour les internées à qui elle voue sa vie, comme pour mieux oublier ses propres blessures. Finalement est-elle, Geneviève, si différente de ces aliénées qu’elle veille depuis deux décennies ? Est-elle moins prisonnière de ses souvenirs que la jeune Louise, internée suite à un viol ? Est-elle plus libre que la troublante Eugénie jetée dans cet asile par une famille effrayée par le « don » d’une fille soupçonnée de frayer avec le démon ? Est-elle moins seule que la vieille Thérèse dont cet hôpital est devenu le refuge contre la brutalité du monde ? Autant de personnages comme autant de visages de ces femmes brutalisées, internées, humiliées, bâillonnées, contraintes par une « société dominées par les pères et les époux ».

Ouvrir Le bal des folles, c’est embrasser le sort des femmes, celles notamment du XIXe, que l’on voulait sages, endossant sans plus d’ambition le rôle d’épouse obéissante et de mère. Mais c’est aussi approcher l’humain et plus largement la société de l’époque avec son lot de lâchetés, de superstitions, dans sa fascination délétère pour la folie – ce, qu’à tout le moins, la société érige en folie.

En dehors des murs de la Salpêtrière, dans les salons et les cafés, on imagine à quoi peut bien ressembler le service de Charcot, dit le « service des hystériques ». On se représente des femmes nues qui courent dans les couloirs, se cognent le front contre le carrelage, écartent les jambes pour accueillir un amant imaginaire, hurlent à gorge déployée de l’aube au coucher. On décrit des corps de folles entrant en convulsion sous des draps blancs, des mines grimaçantes sous des cheveux hirsutes, des visages de vieilles femmes, de femmes obèses, de femmes laides, des femmes qu’on fait bien de maintenir à l’écart, même si on ne saurait dire pour quelle raison exactement, celles-ci n’ayant commis ni offense ni crime. Pour ces gens que la moindre excentricité affole, qu’ils soient bourgeois ou prolétaires, songer à ces aliénées excite leur désir et alimente leurs craintes. Les folles les fascinent et leur font horreur. Leur déception serait certaine s’ils venaient faire un tour dans le service en cette fin de matinée. […]

Loin d’hystériques qui dansent nu-pieds dans les couloirs froids, seule prédomine ici une lutte muette et quotidienne pour la normalité.

Si la science peut servir de prétexte aux leçons publiques de Charcot, que dire de ce bal de la mi-carême, ce fameux « bal des folles », événement du Paris mondain invité à partager les festivités avec les aliénées de La Salpêtrière, exhibées encore une fois pour le bon plaisir du bourgeois ? On se fait peur, on ose côtoyer ce qu’on ne veut pourtant plus voir dans les salons et les rues, on observe ces femmes devenues bêtes d’une triste foire aux vanités.

La maladie déshumanise ; elle fait de ces femmes des marionnettes à la merci de symptômes grotesques, des poupées molles entre les mains de médecins qui les manipulent et les examinent sous tous les plis de leur peau, des bêtes curieuses qui ne suscitent qu’un intérêt clinique. Elles ne sont plus des épouses, des mères ou des adolescentes, elles ne sont pas des femmes qu’on regarde ou qu’on considère, elles ne seront jamais des femmes qu’on désire ou qu’on aime : elles sont des malades. Des folles. Des ratées.

Rien que l’on ne sache déjà, il est vrai, dans ce premier roman mais la chair offerte par Victoria Mas à ses personnages aux origines et histoires multiples (et l’autrice d’emprunter subtilement à la véritable et illustre patiente de Charcot, Augustine Louise Gleizes, ici un nom, ici une anecdote, ici une histoire pour dessiner les protagonistes de son roman) offrent une nouvelle (et nécessaire) mise en lumière sur ces femmes empêchées de vivre.

Top-row-left-to-right-Blanche-Wittmann-Augustine-Gleizes-at-rest-and-passionate Portraits de femmes de La Salpêtrière par Albert Londe (1878).

Le bal des folles de Victoria Mas. Editions Albin Michel/ 2019. Prix Stanislas 2019, prix Première Plume 2019

 

 

Le ciel par-dessus le toit – Nathacha Appanah

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Loup, 16 ans, se retrouve enfermé entre les murs de la maison d’arrêt de C. Des murs qui contraignent le corps de ce jeune garçon qui a pourtant tellement besoin de s’épuiser en courses folles pour éviter que la tête n’explose. Mais ces murs-là, de vrai béton et portes sales ne sont peut-être que l’incarnation d’autres barrières : celles que l’on a soi-même dressées, à l’intérieur de soi, autour du cœur, pour empêcher les souvenirs de déborder, les émotions d’affleurer. Comment vit-on derrière ces murs qui séparent l’enfant qu’on a été de l’adulte qu’on a forgé ? « Le ciel par-dessus le toit », c’est peut-être cette lueur à trouver, retrouver, pour chacun des personnages : celle qui sert à Loup à ne pas se laisser abattre en prison, celle que Paloma, sa sœur, refuse de mettre dans sa vie de peur qu’on la remarque, celle que leur mère Phénix semble fuir depuis qu’elle a délaissé l’enfance avec fracas.

Si Le ciel par-dessus le toit n’est pas un roman sur la prison, il est bien un livre sur l’enfermement et les chemins parfois maladroits qui libèrent. Quitter une prison pour une autre, se cadenasser dans le flou et l’oubli, menotter le passé : « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » disait Gainsbourg. Ne pas trop en dire parce qu’il faut se laisser porter par le souffle narratif de Nathacha Appanah, qui peu à peu, façonne les membres de cette famille faite de rage et de larmes, comme autant de personnages de tragédie. Mais loin d’une chronique d’un drame annoncé, ici le soleil finit par percer les nuages – il suffit de lever les yeux assez longtemps. Superbe et envoûtant.

Le ciel par-dessus le toit de Nathacha Appanah. Editions Gallimard/ 2019

Peau de louve – Veronika Mabardi

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Récit ou conte, Peau de louve livre l’histoire de Muriel – qui aurait pu tout aussi bien s’appeler autrement. Enfant aux milles histoires inventées, jeune fille à l’innocence perdue, femme à la peau de lumière, Muriel pénètre dans la forêt du monde. Dans les yeux des autres, elle apprend l’envie, le désir, la violence aussi. Peau arrachée, cœur fermé, Muriel devient autre, se recroqueville, s’oublie.
Il lui faudra du temps pour trouver comment réparer les accrocs de la vie et endosser un plus solide habit. Les vers de Veronika Mabardi & les images d’Alexandra Duprez dans un livre délicat qui parle de réparation de soi pour retrouver le lien à l’autre. Une jolie découverte que je dois à la dernière Opération Masse Critique de Babelio et le plaisir de retrouver Esperluète éditions, maison belge qui regorge de perles.

Peau de louve de Veronika Mabardi, images d’Alexandra Duprez. Esperluète éditions/ 2019.

Une bête au Paradis – Cécile Coulon

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« Bienvenue au Paradis » annonce à l’entrée de la propriété un panneau de bois. Sur cette terre agricole règne Émilienne, femme ancrée dans sa terre, maîtresse des bêtes et des hommes qui l’entourent, notamment Louis, le commis venu un jour fuir les coups de son père, accueilli et formé par Émilienne. Il travaille, vit, dort au Paradis mais il n’est pas de la famille et il le sait. Il ne sera jamais le frère de Blanche et Gabriel, les petits-enfants d’Émilienne, déjà, si jeunes, pétris de malheur depuis que leurs parents, Marianne et Étienne, ont péri dans le virage un peu plus loin.

Émilienne soignait les blessures des enfants à la manière d’un chirurgien manquant de tout, elle faisait avec ce qu’elle avait, c’est-à-dire elle-même, ses vaches, ses poules et ses cochons, ses champs, sa cheminée, ses étangs. Sa troupe se rassemblait chaque soir et se disloquait chaque matin, sûre de son chef d’orchestre. Le corps d’Émilienne était celui d’une ogresse affamée, d’une rudesse et d’une solidité à toute épreuve, capable de douceur comme de violence, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d’elles s’appuyaient sur ce corps pour rester debout.

Blanche s’épanouit à l’ombre d’Émilienne, apprenant les gestes, déployant ses forces, s’attachant inexorablement à cette terre. Jeune pousse fragile, Gabriel semble, lui, toujours prêt à ployer à la moindre brise. Ces deux enfants-là se construisent comme ils peuvent, différents certes mais jamais loin de l’autre. Et si Gabriel trouvera peut-être son salut en s’éloignant du Paradis, Blanche, elle, s’accrochera à sa terre, à sa filiation, à tout ce qui l’a forgée.

Blanche n’était pas gentille, courtoise, ni polie, mais incroyablement fine, rapide, d’une grande vivacité d’esprit et de parole. Comme deux chevaux de labour, Blanche et sa grand-mère tiraient Gabriel, un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents, à travers la plaine de son chagrin.

La seule brèche que la jeune fille ouvre mène à son cœur. Quand elle accepte qu’Alexandre entre dans sa vie, elle se jette à corps perdu, animal passionné dans cet amour. Et c’est avec tout autant de violence qu’elle devra y renoncer.

Coup de cœur pour ce roman puissant qui charrie dans sa langue poétique toute la force des personnages, de ces caractères qui dessinent le Paradis : un lieu de vie et de mort, de drames, de larmes rentrées, de chairs repues, de manques, de désirs tus, d’amour démesuré, de violence retenue, une terre empreinte d’une grande force de vie aussi.

Une bête au Paradis de Cécile Coulon. Editions L’Iconoclaste/ août 2019. Prix « Le Monde » 2019.

Antonia. Journal 1965-1966 – Gabriella Zalapi

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Antonia se disloque dans un mariage fait d’agacements réciproques et de piques acerbes. Son fils Arturo est élevé par Frieda, une « nurse » qui semble tenir Antonia à distance de son rôle de mère.

Je rate des occasions d’aimer mon fils.

La mère parfaite, l’épouse modèle sont de toute façon des rôles qu’Antonia refuse d’endosser, des vêtements un peu étriqués qui serrent et frottent, comprimant ses envies, ses désirs.

J’ai 29 ans. Mes désirs tombent, s’enfoncent dans l’insonore. Impossible d’envisager une vie de perfect house wife pour le restant de mes jours. J’aimerais abandonner ce corset, cette posture de femme de, mère de. Je ne veux plus faire semblant.

Mais l’Italie des années 60 et sa bourgeoisie ne sont pas encore prêtes à laisser s’exprimer les désirs d’émancipation des femmes. Et surtout pas Franco, le mari d’Antonia qui voit surtout en elle l’héritière d’une famille prestigieuse qu’il peut exhiber tel un trophée. Une épouse qu’il préfèrerait occupée à imaginer de somptueuses réceptions que plongée dans ces cartons de lettres, de photos et de papiers récupérés dans les affaires de sa grand-mère maternelle. Antonia s’attelle à trier ces archives, comme à la recherche d’elle-même.

Ce roman en forme de journal livre avec une économie de mots – et de bien jolis mots ! – l’enfermement d’une femme. Antonia se débat dans le mariage, dans la maternité, dans les injonctions que sa famille lui rappelle sans ménagement, balayant d’un revers de main, à l’image de son grand-père, le moindre de ses rêves, la plus petite lueur d’indépendance. Gabriella Zalapi signe avec ce faux journal plus vrai que nature un premier roman féministe qui a fait résonner en moi un autre souvenir de lecture, celui de La Séquestrée de Charlotte Gilman Perkins. Bien que très différents, les deux livres interrogent ce même désir d’échapper aux contraintes imposées aux femmes. Deux époques, deux sociétés, un même carcan.

Une belle découverte que je dois à Moka, grâce à son joli billet ici.

Antonia. Journal 1965-1966 de Gabriella Zalapi. Editions Zoé/ 2019.

Longue sécheresse – Cynan Jones

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Il est des livres par lesquels il faut accepter de se laisser porter et qui, sans que l’on ne voit rien venir, vous happe. En ce nouveau jour de sécheresse, c’est à côté de Gareth que l’on chemine. Il est sorti ce matin voir les vaches, voilà ce qu’il a dit à Kate, sa femme. Mais là dans le foin ensanglanté gisait un veau mort-né et une autre de ses vaches, prête à vêler, avait pris la poudre d’escampette. Alors Gareth est parti à sa recherche. Il est parti, pas très loin, alentour mais comme si retrouver et sauver cette vache aiderait à sauver le reste. A sauver ce troupeau dont trop de veaux meurent en ce moment. A réussir à obtenir ce terrain convoité. A oublier que sa femme s’éloigne, dans les migraines et les siestes. Kate, son amour qu’il désire encore souvent. Kate qu’il a vu pleurer et se taire et se fermer un jour, sans qu’il comprenne vraiment pourquoi. Et c’est de cela aussi que parle ce roman, à travers l’histoire de Gareth, de Kate et de leurs enfants Dylan et Emmy, de ces non-dits, de ce qui blesse et que l’on garde au fond de soi, des rêves que l’on ne partage pas, des secrets qui rongent, des reproches jamais prononcés qui gangrènent. D’amour aussi car il y en a, il en a eu, entre Gareth et Kate et qu’ils sont beaux ces passages où Gareth évoque sa femme, son corps comme un double nécessaire au sien ! La force de ce roman court se niche justement dans ces mots qui déclenchent un sourire, une émotion, une frayeur, vous surprenant au détour d’un paragraphe. Une très jolie découverte que je dois à Laure et à son article qui m’avait fait noter ce titre.

Longue sécheresse de Cynan Jones (traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Mona de Pracontal). Editions Joëlle Losfeld/ 2010.

Deux cigarettes dans le noir – Julien Dufresne-Lamy

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Clémentine est seule au moment où les premières contractions lui déchirent les entrailles. Elle n’appelle personne, part au volant de sa voiture et en chemin, elle percute une silhouette à peine aperçue : des cheveux gris, la lueur d’une cigarette dans la nuit. En apprenant quelques jours plus tard que la chorégraphe Pina Bausch est décédée la nuit même où elle a donné la vie, Clémentine en est persuadée : elle a tué la grande Pina. Et cette figure de la danse va devenir pour Clémentine une nouvelle compagne. Par curiosité d’abord, elle se penche sur le travail de la célèbre chorégraphe. Clémentine en ressort groggy. A la bibliothèque, sur internet, elle fouine, cherche, découvre, dévore jusqu’à l’obsession les créations de Pina Bausch, tout en élevant son petit Barnabé – qu’elle décide d’ailleurs d’appeler Pina. En même temps qu’elle découvre la maternité, cet amour dévorant, Clémentine se nourrit aussi de l’âme de Pina, de sa force créatrice, de sa force de femme libre.

Quand Pina invente une histoire, elle y met de la folie et de la désillusion. Des gens amoureux, des gens en marge, des gens malheureux. Elle met des gestes lapidaires autour d’eux. Des gestes habituels, de tous les jours, de la maladresse et du rustre. Au centre, elle mêle le rire à la peur. Elle ajoute la vie de ses danseurs et la sienne. Elle injecte des stéréotypes, des répétitions, de la belle musique, de la fatigue. Elle ajoute de l’espace et du temps, de la minutie, du hasard aussi. Des courses folles, des rêves, des étreintes et des appels au public. Elle met de la marche et du théâtre. De la fatalité. Des cris de voix perçants et insoutenables.
À la fin, elle y met de la danse.

La réunion de la littérature et de la danse avait forcément tout pour me séduire et le pari est réussi. Dans un roman au personnage touchant par sa fragilité, ses tâtonnements pour être au monde, son léger décalage, Julien Dufresne-Lamy rend également un magnifique hommage à cette grande dame de la danse que fut (et restera à jamais) Pina Bausch. A travers Clémentine, c’est la propre passion de l’auteur pour la chorégraphe que l’on touche du doigt. Une passion qu’il sait faire partager, attisant, aiguisant notre curiosité, invitant avec élégance le lecteur à aller, lui aussi, à l’instar de son héroïne, plonger ou replonger dans l’oeuvre percutante de Pina Bausch. On ressort de ce roman, comme d’une danse, grisé et heureux. Une très belle découverte qui fut aussi ma première « rencontre » littéraire avec Julien Dufresne-Lamy, un auteur dont je suis à présent les publications et qui m’a depuis émue avec Boom ! et enchantée avec ses Jolis jolis monstres.

Il y a avec la danse une intrigue meurtrière.
La danse naît et meurt. Sur scène. Ce sont des gestes rapides, des gestes beaux et éphémères. La danse existe pour disparaître. Elle vit le temps d’un souffle, un instant de grâce. Elle ne parle que de ça, de secondes et de grands battements. Avec elle, la fin l’emporte toujours. Elle renaît, jamais identique, elle se réincarne quand le geste se retient, quand le mouvement s’épanouit.

Deux cigarettes dans le noir de Julien Dufresne-Lamy. Editions Belfond/ 2017.