La petite dernière – Fatima Daas

J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne.

Elle s’appelle Fatima Daas. Elle est la mazoziya, la petite dernière. Dans sa famille, tout le monde est né en Algérie, sauf elle.

Elle s’appelle Fatima. Elle vit à Clichy et passe des heures à observer ses contemporains dans des wagons de RER bondés.

Elle s’appelle Fatima. Elle est musulmane, croyante, pratiquante.

Elle s’appelle Fatima. Elle est homosexuelle.

Dans un monologue en forme de scansion, Fatima Daas se raconte. L’enfance dans la cité, l’autorité scolaire qu’on défie, la bande de copains avec qui on se la joue, les sœurs à qui on s’agrippe face à la violence du père, la mère taiseuse maîtresse en sa cuisine, les études, la vie à la cité toujours, les filles, les soirées. La foi sans laquelle elle ne s’envisage pas.

Ce livre comme une prière psalmodiée – à l’image de celle que Fatima se verrait bien conduire devant les fidèles à la mosquée – renferme sa part de douleur : l’opposition permanente dans laquelle Fatima Daas se débat. Être elle, aimer les filles c’est être une pècheresse. Cette culpabilité jamais réglée la fait passer à côté de ce qu’elle pourrait offrir autant que de ce qu’elle pourrait recevoir. Rêver de l’improbable acceptation des siens, de Son pardon, de l’apaisement. Tenter de trouver des réponses, des solutions auprès de Lui et de Ses représentants mais comme dans un cercle infernal, toujours tomber sur la même réponse : s’épuiser dans la foi pour se laver. D’ablutions en prières, Fatima apprend à rencontrer Allah. Partagée entre une foi inébranlable et une identité ineffaçable, Fatima compose. Et Fatima écrit. Pour se dévoiler peut-être enfin au grand jour, révéler sa double vie, dire sa culpabilité. Dans le monde LGBTQ+, la voix de Fatima Daas résonne, dissonante. Être soi, c’est accepter de ne pas plaire à tout le monde. Pourtant, elle voudrait tant Lui plaire, comme à Ahmed et Kamar, ses parents. Avec La petite dernière, Fatima Daas se révèle une voix originale dans cette rentrée littéraire, touchante dans sa fragilité derrière les habits de brutalité et de froideur qu’elle revêt parfois pour mieux se dissimuler. Une poésie brute, émouvante de déchirements.

La petite dernière de Fatima Daas. Editions Noir sur Blanc/ 2020.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre – Julien Dufresne-Lamy

Mon père a disparu au grand jour et, quand je vois le noir qui tombe, je me dis qu’il faut toujours un peu de lumière quelque part pour devenir.

Ce matin, je me suis assise aux côtés de Charlie dans la salle d’attente un peu triste d’un hôpital. Avec lui, j’ai attendu qu’Alice naisse. Alice, ce n’est pas la sœur de Charlie. Alice, c’est le père de Charlie. Ce père qui, il y a deux ans, a fait trembler le monde de Charlie, celui de sa mère aussi. Dysphorie, transgenre, transidentité : autant de mots nouveaux entrés dans la vie du jeune garçon comme par effraction.

Assise sur cette chaise d’une salle d’attente d’hôpital, j’écoute jusqu’au bout Charlie raconter son séisme. Voilà deux ans que la révélation sous une toile de tente à Noirmoutier a bouleversé tous les repères. L’annonce qui chamboule le fils, remue la mère, bouscule l’équilibre et tout ce qu’on croyait.

Aujourd’hui, c’est celui de la transition, celui du nouvel éveil, celui de la mort aussi d’Aurélien, l’homme que Charlie voyait dans le père. Pendant les quelques heures que va durer l’opération, Charlie se souvient. De tout. Du choc, des perruques, de la colère, des talons hauts, du père d’avant, des breloques, du silence de sa mère, des hormones, des mots qui blessent, des robes, des autres que l’on fuit, des rendez-vous chez les spécialistes en tout genre, de la honte, de la première épilation, de sa mère qui tombe, des seins qui pointent, d’avoir changer de camp, de ce qui ne sera plus. Les souvenirs affluent et avec eux, tout ce qu’il n’a pas toujours voulu voir : un père « déguisé » surpris au fond d’un garage, une mère qui, elle aussi, sait garder ses secrets profondément enfouis.

Avant, je pensais que sous les meubles, on ne cachait que les armes du crime. Les affaires sales. Les bouteilles d’alcool ou les boîtes de capotes. Maintenant, c’est différent. J’ai compris qu’on pouvait même y cacher une vie.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, à l’instar du précédent roman de Julien Dufresne-Lamy, Jolis Jolis Monstres, n’est pas de ces romans qui cherchent à donner des leçons. En donnant une voix aux « oubliés » de la littérature, Julien Dufresne-Lamy fait bouger les lignes avec humanité. Il y a dans l’histoire de Charlie et de sa famille, l’histoire d’une dysphorie, l’histoire d’une transition mais surtout et avant tout l’histoire d’un amour incommensurable d’un fils pour son père, d’une femme pour son mari, d’un père pour son fils, d’un mari pour sa femme, d’une famille. Aimer ce n’est pas dire oui à tout, toujours. Mais aimer c’est comprendre. Aimer c’est accepter l’autre dans son entièreté et sa différence, au-delà de l’image que l’on s’était forgée. Une nouvelle fois, Julien Dufresne-Lamy aborde avec pudeur des thèmes sociétaux, débarrassés des clichés simplistes, obligeant à élever le regard, à s’interroger en invitant le·la lecteur·trice à passer quelques heures au plus près de ses personnages profondément humains, remplis de larmes et de cris, de sourires et de silences, pleins de la tragique beauté dont est faite la vie.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne-Lamy. Editions Belfond/ août 2020.

Le Caillou – Sigolène Vinson

Je sais bien qu’on dit : « Malheureux comme les pierres ». Mais je mettrais ma main à couper que les cailloux ne sont jamais aussi désespérés qu’ils en ont l’air. Ce sont les hommes qui sont désemparés.

Après Maritima découvert l’an dernier, retrouver chez Sigolène Vinson l’horizon méditerranéen grâce à son premier roman, Le Caillou. Un caillou, c’est ce que la narratrice aimerait bien devenir. Depuis quelques temps déjà, elle se tient éloignée du monde. Depuis qu’elle a démissionné de l’Éducation Nationale, elle cloisonne sa vie entre les quatre murs de son appartement. Pour qu’on la laisse tranquille, elle assure quelques heures en extra dans un brasserie de la ville, un minimum nécessaire à une vie que d’aucuns qualifie de normale. Mais à part les clients croisés, les insignifiantes relations de travail et les deux réunions familiales annuelles, la narratrice attend. Que l’arthrose la guette, que la vieillesse la rattrape, que la vie glisse, qu’elle se transforme en caillou.

 Monsieur Bernard devait bien savoir que je passais mes journées chez moi à ne rien foutre, comme un naufragé sur une île déserte qui attend les secours, mais refuse de grimper dans le bateau qui vient le chercher, parce que les humains ne l’intéressent déjà plus.

Un soir, la rencontre avec son voisin va faire bouger les lignes. De leur rendez-vous quotidiens naît une relation d’artiste à muse, le vieil homme n’ayant de cesse de reproduire le visage de sa jeune voisine, la faisant également pénétrer dans l’histoire de la sculpture. Quand son vieux voisin meurt, la jeune femme décide d’aller voir en Corse, où M. Bernard passait tant de temps, ce qui l’attirait tant.

Étrange situation au départ de ce roman : qu’attend cette jeune femme en se coupant ainsi du monde ? Ni agoraphobe, ni vraiment misanthrope, elle semble s’être simplement désintéressée du monde, de ce qui s’y passe, de ceux qui le peuplent. Attentive toutefois à cette voisine atteinte d’éléphantiasis pour qui elle fait quelques courses, répondant à l’invitation de M. Bernard à des goûters quotidiens, elle se dévoile peu à peu. Le vieil homme fait renaître en elle de l’intérêt, pour la sculpture par exemple. Il la brusque un peu, ne laissant jamais leur relation prendre une tournure tendre ou paternaliste. Et pénètre finalement bien plus profond dans sa vie qu’elle ne semblait laisser voir. De cette rencontre aux agacements réciproques naît presque un second roman, comme une seconde vie où les pierres ont toujours leur place. Les cailloux comme autant de matière à creuser, tailler, modeler pour en extraire un indispensable souffle de vie. Un étonnant premier roman, écrasé de soleil et tout imprégné de poésie – celle de la vie.

– C’est la rive sud d’Ajaccio. On boit beaucoup.

– Comment une chose pareille est possible, avec la mer et les rochers que vous avez ?

– C’est justement ce qui nous rend malades. À regarder le coucher du soleil sur Cala d’Orzu, on comprend que quelque chose nous manque qui ne sera jamais comblé, on appelle ça l’absolu toujours déçu.

– Et c’est pour ça que vous vous enivrez tous, pour oublier ?

– Certains pour oublier, d’autres pour fêter l’événement.

Le Caillou de Sigolène Vinson. Editions Le Tripode/ 2015.

Betty – Tiffany McDaniel

– Ce que je viens de te raconter, c’est le mensonge dans toute sa splendeur. Est-ce que tu as envie d’entendre la vérité dans toute sa laideur ?

Ouvrir Betty, c’est plonger dans un monde où se côtoient presque douloureusement la violence et la douceur. La violence, pour la jeune Betty Carpenter, d’être née de père Cherokee, la peau trop sombre. La violence d’être née d’une mère à la peau claire sans n’avoir rien pris d’elle. La violence d’être née fille dans un monde où les hommes se servent, même sans permission. Mais dans ce monde abrupt qui pique, frappe, viole, il y a aussi Landon Carpenter, homme à l’amour débordant. Un père guérisseur qui ne panse pas les plaies qu’avec ses seules potions. Il apaise avec des mots. Ses histoires sont des onguents qui calment les blessures de Betty. Celles de Lint aussi, ce petit frère pas tout à fait comme les autres. Landon attise les rêves de ses enfants, comme celui de Flossie de briller parmi les stars. Il cultive l’art du dessin de son fils Trustin ou celui pour l’écriture de Betty. Il aime pour deux, Landon, quand sa femme défaille ou que sa fille aînée Fraya déraille. Il porte à bout de bras et de rêves cette famille qui s’effrite. Il tient bon, malgré les pertes qui font des trous dans le cœur, insufflant à Betty, sa « Petite Indienne », la puissance des femmes Cherokee. Elle sera, même dans la tourmente, la dépositaire des origines.

Ouvrir Betty, c’est être porté·e par l’imaginaire de Landon Carpenter qui habille de douceur la rudesse de la vie. Mais c’est aussi être parfois broyé·e par la violence qui se niche au cœur de cette famille. C’est admirer aussi la force de cette enfant et adolescente devenue jeune femme, avançant malgré les blessures, luttant comme elle peut. Elle tait parfois sa révolte Betty parce qu’elle n’est pas une super héroïne. Non. Prise dans l’étau des traumatismes de sa mère, du mensonge de son frère Leland, des secrets de sa soeur Fraya, des larmes versées sur ses frère et sœur morts, Betty avance, lutte, hurle aussi parfois. Elle écrit, déverse pour laisser une trace, se faisant gardienne de la mémoire de cette famille bancale. Portée haut par ce père qui lui a appris qu’elle était « quelqu’un d’important », Betty, toujours, se tiendra debout. Un roman fort, qui bouscule et laisse assurément sa trace.

Betty de Tiffany McDaniel (traduit de l’américain par François Happe). Editions Gallmeister/ 2020.

Les Falaises – Virginie DeChamplain

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Il est parfois des livres qui, dès les premiers mots, annonce l’éblouissement :

Je pense que je suis brisée.
J’ai l’automne à l’envers. En dedans au lieu d’en dehors. Humide, tiède dans le creux des joues. Du vent qui craque dans la cage thoracique.
C’est octobre.
Ma mère est morte et j’ai pas encore pleuré.

A la mort de sa mère, V. se rend dans la maison familiale en Gaspésie, lieu dont elle a jusqu’ici plutôt cherché à s’éloigner. Pendant qu’elle trie les affaires de la défunte, refluent les souvenirs rythmés par l’humeur fantasque de la mère, par les voyages aussi, comme si toujours il fallait aller chercher ailleurs une part manquante. En rangeant la vie de sa mère, V. tombe sur des carnets rédigés par sa grand-mère maternelle de 1968 – année de la naissance de sa mère – à 1992 – sa propre naissance. Elle y découvre une filiation islandaise et s’envole vers cette île de volcans, de falaises et d’aurores boréales, sur les traces de ces deux femmes si insaisissables. Un départ comme une urgence, un vertige nécessaire pour enfin s’ancrer dans la terre.

Je pars. Pas pour toujours, mais je pars.
Je suis les femmes devant moi. Je vais à leur recherche. A leur rencontre. Ma grand-mère aventureuse ma mère vagabonde. Mes insoumises. Je me sauve, dans tous les sens.

Dans ce premier roman, Virginie DeChamplain explore les manques qui forgent, les cicatrices avec lesquelles on se construit, l’amour maladroit, la puissance de la filiation. Partir toujours, rêver ailleurs : les femmes de la famille ont appris à déguiser la fuite et pourtant toutes finissent par revenir au même endroit, dans cette maison au bord du Saint-Laurent. Parce qu’il y a des liens qui vous obligent, inexorablement.

Les femmes de ma vie. On se succède sans se voir, comme des ombres qui courent devant les miroirs, sacrent des coups de poing dedans et continuent leur route pour voir le monde.

Un livre découvert comme en apnée, dans un vertige, chavirée par la poésie que draine la langue aux accents québécois de Virginie DeChamplain.

Les Falaises de Virginie DeChamplain. Editions La Peuplade/ 2020.

Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

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Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, les litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager.

Et Lazennec ne semble pas l’apprécier plus qu’un autre, appelant Kermeur à la rescousse. Mais Kermeur reste impassible et rentre au port seul à bord de ce « Merry Fisher de neuf mètres de long » qui aurait pu être le sien si la vie avait tourné autrement. Quelques heures plus tard, la police vient chercher Kermeur qui les suit sans résistance. Assis face à un jeune juge, l’homme va dérouler le fil de son histoire, celle qui lui a fait croiser la route de Lazennec.

Employé à l’Arsenal de Brest, Kermeur s’est vu, comme plusieurs de ses collègues, dédommager d’une belle somme à la fermeture des ateliers. C’est dans un bateau qu’il aurait dû investir cet argent, pour répondre à son rêve, pour enchanter l’enfance de son fils Erwan aussi. Mais cette vie qui s’arrête subitement de tourner rond et cet argent qui dit aussi l’inutilité de son détenteur pour le monde du travail, c’est comme un poids qui empêche d’avancer. Kermeur procrastine, repousse sans cesse, sans trop savoir pourquoi, ce rêve de navigation, éteignant aussi avec lui l’admiration dans les yeux d’Erwan. Et puis, dans la petite ville finistérienne, un grand projet agite les âmes : un certain Lazennec y débarque avec sa Porsche et ses costumes, rachète des terrains et promet haut et fort le développement assorti du confort avec vue sur mer. Un projet immobilier d’envergure sur cette côte qui a su jusqu’ici se préserver. Lazennec a l’art de la persuasion, celle de la manipulation aussi. Et c’est toute une ville qu’il va amener à sa perte, brisant dans son sillage les rêves les plus simples, disloquant les hommes aussi.

Dans ce court roman en forme de huis-clos entre un homme coupable d’homicide et un juge d’instruction, c’est avant tout une histoire humaine qui se joue. Celle d’un homme pas très volontaire, qui semble toujours manquer d’un rien la bonne opportunité, un bonhomme pas bien chanceux en somme : une proie parfaite pour le prédateur Lazennec qui, lui, a rôdé son numéro sans aucun soupçon de scrupule. Et on se prend à l’aimer ce Kermeur qui, finalement, incarne tant d’hommes et de femmes aux destins effacés, oubliés. Dans une langue qui raconte comme une urgence, Tanguy Viel place le lecteur si près de son personnage qu’on a envie de lui crier de s’échapper avant qu’il ne soit trop tard. cit d’un homme qui n’a eu envie de trop se méfier et qui analyse avec acuité le déroulé de cette triste aventure qui le mène aujourd’hui aux portes de la prison, Article 353 du code pénal est aussi l’histoire d’un face-à-face, dans l’intimité d’un bureau, où la sincérité d’un homme doit forger l’intime conviction de l’autre. La nôtre aussi. La force de ce roman réside aussi dans sa capacité à rappeler que tout, finalement, n’est peut-être qu’une histoire d’humanité.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel. Editions de Minuit/ 2017

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Antigone à Molenbeek – Stefan Hertmans

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Nouria pleure, Nouria supplie l’officier de gendarmerie, M. Crénom de lui dire où se trouve son frère. Ou plutôt ce qu’il en reste. C’est sa dépouille que la jeune fille cherche à récupérer, pour l’enterrer comme il se doit. Pour qu’il repose enfin et cesse aussi de la hanter. Mais à Molenbeek et dans tout le pays, ce frère n’a plus qu’un nom : « terroriste ». Un mot affreux qui contient en lui la terreur, qui sacralise les peurs, qui rassemble les haines. Un mot qui fait de lui un homme déchu. Alors elle a beau crier, pleurer, ruer, Nouria, il n’y a personne pour entendre sa peine de sœur qui, dans un dernier geste, voudrait seulement rendre à son frère un peu de cette humanité que lui ont volé le quartier et le djihad.

Avec ce court texte en forme de longue supplique, Stefan Hertmans s’empare de la figure d’Antigone pour la placer au cœur d’une question d’actualité sensible. Ce n’est pas tant la révolte qu’incarne Nouria que la réalité crue de ces familles qui ont croisé le terrorisme du côté des bourreaux. Au déchirement d’avoir assisté à l’éloignement de leurs fils ou frères, s’ajoute la douleur d’un adieu impossible aux défunts. Que reste-t-il de l’humain derrière le terroriste ? « Rien ! » répond la société à une Nouria que des années d’abnégation et de lutte sourde consument dans un dernier cri.

Un livre repéré lors de mon voyage à Bruxelles et qui marque le début de ma participation au Mois belge organisé par Anne.

Antigone à Molenbeek de Stefan Hertmans (traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif). Editions Le Castor Astral/ 2020.

New Boy – Tracy Chevalier

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Après Dunbar et ses filles d’Edward St Aubyn et Graine de sorcière de Margaret Atwood, New Boy de Tracy Chevalier est le troisième roman du projet Hogarth Shakespeare – qui propose à des écrivains de « réécrire » les pièces de Shakespeare – que je découvre. Edward St Aubyn s’était attaqué au Roi Lear, Margaret Atwood avait, elle, livré sa version de La Tempête et Tracy Chevalier s’empare avec New Boy (Le Nouveau en français) d’Othello.

Le personnage shakespearien prend ici les traits d’Osei Kokote, surnommé le plus souvent O., un jeune garçon originaire du Ghana. Fils de diplomate, il a l’habitude d’être le « nouveau » dans les différentes écoles qu’il fréquente au gré des affectations paternelles. Cette fois, c’est dans une école primaire de Washington DC qu’il arrive, attirant tous les regards : il est nouveau certes en cette fin d’année scolaire (il ne reste qu’un mois de classe avant les vacances d’été) mais il est surtout le seul noir. Dans cette cour et en ce premier jour d’école, dans les années 70, dans un quartier WASP, va se déployer un jeu de pouvoir terrible dont personne ne sortira indemne.

Habitué à être le nouveau, l’étranger, O. pose un regard méfiant et plein d’acuité sur la petite société aux règles bien établies de l’école. Prudent, il sait combien il est important de se faire rapidement un·e allié·e. C’est en la personne de Dee (dite D.) qu’il trouve de l’aide mais aussi une admiratrice à laquelle il n’est pas non plus indifférent. Quand la jolie et populaire D. et O. se rapprochent dangereusement, tout le monde en est choqué. Ian – la forte tête crainte par plus d’un – décide de mettre au point un plan machiavélique pour venger l’offense. Intriguant, jouant des faiblesses des uns et des autres, Ian distille la suspicion, conduisant cette journée à un inévitable drame.

Des trois romans du projet Hogarth Shakespeare déjà découverts, New Boy est assurément mon préféré. En transposant l’intrigue d’Othello dans cette cour d’école américaine dans les années 70, Tracy Chevalier convoque le racisme à l’œuvre au cœur d’une société blanche et emplie de préjugés et les tentatives de composition lorsque les petites phrases et les regards vous rappellent sans cesse que vous serez toujours un étranger. New Boy propose ainsi une plongée effrayante dans la capacité de l’humain à rejeter, parfois violemment, l’inconnu.

Un roman machiavélique lu – une fois n’est pas coutume – en VO et qui s’inscrit directement dans l’Objectif PAL initié par Antigone.

New Boy by Tracy Chevalier. Editions Hogarth Shakespeare/ 2017.

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Le bal des folles – Victoria Mas

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Ouvrir Le bal des folles de Victoria Mas, c’est pousser la porte de La Salpêtrière, à la fin du XIXe siècle et pénétrer dans le « service des hystériques » où l’éminent professeur Charcot, star des neurosciences fascine le tout-Paris et plus largement le monde de la médecine aussi bien que ses propres patientes. A la Salpêtrière où il exerce depuis vingt ans, Charcot donne ses leçons publiques où sont exhibées ces folles qui fascinent et effraient. A son service, Geneviève, femme discrète que l’ambition a menée à Paris. Elle n’a pas pu prétendre à être médecin alors elle sera infirmière, la plus ancienne du service, celle dont on a du mal à se passer. La professionnelle sur laquelle comptent les médecins, la figure certes austère mais rassurante pour les internées à qui elle voue sa vie, comme pour mieux oublier ses propres blessures. Finalement est-elle, Geneviève, si différente de ces aliénées qu’elle veille depuis deux décennies ? Est-elle moins prisonnière de ses souvenirs que la jeune Louise, internée suite à un viol ? Est-elle plus libre que la troublante Eugénie jetée dans cet asile par une famille effrayée par le « don » d’une fille soupçonnée de frayer avec le démon ? Est-elle moins seule que la vieille Thérèse dont cet hôpital est devenu le refuge contre la brutalité du monde ? Autant de personnages comme autant de visages de ces femmes brutalisées, internées, humiliées, bâillonnées, contraintes par une « société dominées par les pères et les époux ».

Ouvrir Le bal des folles, c’est embrasser le sort des femmes, celles notamment du XIXe, que l’on voulait sages, endossant sans plus d’ambition le rôle d’épouse obéissante et de mère. Mais c’est aussi approcher l’humain et plus largement la société de l’époque avec son lot de lâchetés, de superstitions, dans sa fascination délétère pour la folie – ce, qu’à tout le moins, la société érige en folie.

En dehors des murs de la Salpêtrière, dans les salons et les cafés, on imagine à quoi peut bien ressembler le service de Charcot, dit le « service des hystériques ». On se représente des femmes nues qui courent dans les couloirs, se cognent le front contre le carrelage, écartent les jambes pour accueillir un amant imaginaire, hurlent à gorge déployée de l’aube au coucher. On décrit des corps de folles entrant en convulsion sous des draps blancs, des mines grimaçantes sous des cheveux hirsutes, des visages de vieilles femmes, de femmes obèses, de femmes laides, des femmes qu’on fait bien de maintenir à l’écart, même si on ne saurait dire pour quelle raison exactement, celles-ci n’ayant commis ni offense ni crime. Pour ces gens que la moindre excentricité affole, qu’ils soient bourgeois ou prolétaires, songer à ces aliénées excite leur désir et alimente leurs craintes. Les folles les fascinent et leur font horreur. Leur déception serait certaine s’ils venaient faire un tour dans le service en cette fin de matinée. […]

Loin d’hystériques qui dansent nu-pieds dans les couloirs froids, seule prédomine ici une lutte muette et quotidienne pour la normalité.

Si la science peut servir de prétexte aux leçons publiques de Charcot, que dire de ce bal de la mi-carême, ce fameux « bal des folles », événement du Paris mondain invité à partager les festivités avec les aliénées de La Salpêtrière, exhibées encore une fois pour le bon plaisir du bourgeois ? On se fait peur, on ose côtoyer ce qu’on ne veut pourtant plus voir dans les salons et les rues, on observe ces femmes devenues bêtes d’une triste foire aux vanités.

La maladie déshumanise ; elle fait de ces femmes des marionnettes à la merci de symptômes grotesques, des poupées molles entre les mains de médecins qui les manipulent et les examinent sous tous les plis de leur peau, des bêtes curieuses qui ne suscitent qu’un intérêt clinique. Elles ne sont plus des épouses, des mères ou des adolescentes, elles ne sont pas des femmes qu’on regarde ou qu’on considère, elles ne seront jamais des femmes qu’on désire ou qu’on aime : elles sont des malades. Des folles. Des ratées.

Rien que l’on ne sache déjà, il est vrai, dans ce premier roman mais la chair offerte par Victoria Mas à ses personnages aux origines et histoires multiples (et l’autrice d’emprunter subtilement à la véritable et illustre patiente de Charcot, Augustine Louise Gleizes, ici un nom, ici une anecdote, ici une histoire pour dessiner les protagonistes de son roman) offrent une nouvelle (et nécessaire) mise en lumière sur ces femmes empêchées de vivre.

Top-row-left-to-right-Blanche-Wittmann-Augustine-Gleizes-at-rest-and-passionate Portraits de femmes de La Salpêtrière par Albert Londe (1878).

Le bal des folles de Victoria Mas. Editions Albin Michel/ 2019. Prix Stanislas 2019, prix Première Plume 2019

 

 

Le ciel par-dessus le toit – Nathacha Appanah

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Loup, 16 ans, se retrouve enfermé entre les murs de la maison d’arrêt de C. Des murs qui contraignent le corps de ce jeune garçon qui a pourtant tellement besoin de s’épuiser en courses folles pour éviter que la tête n’explose. Mais ces murs-là, de vrai béton et portes sales ne sont peut-être que l’incarnation d’autres barrières : celles que l’on a soi-même dressées, à l’intérieur de soi, autour du cœur, pour empêcher les souvenirs de déborder, les émotions d’affleurer. Comment vit-on derrière ces murs qui séparent l’enfant qu’on a été de l’adulte qu’on a forgé ? « Le ciel par-dessus le toit », c’est peut-être cette lueur à trouver, retrouver, pour chacun des personnages : celle qui sert à Loup à ne pas se laisser abattre en prison, celle que Paloma, sa sœur, refuse de mettre dans sa vie de peur qu’on la remarque, celle que leur mère Phénix semble fuir depuis qu’elle a délaissé l’enfance avec fracas.

Si Le ciel par-dessus le toit n’est pas un roman sur la prison, il est bien un livre sur l’enfermement et les chemins parfois maladroits qui libèrent. Quitter une prison pour une autre, se cadenasser dans le flou et l’oubli, menotter le passé : « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » disait Gainsbourg. Ne pas trop en dire parce qu’il faut se laisser porter par le souffle narratif de Nathacha Appanah, qui peu à peu, façonne les membres de cette famille faite de rage et de larmes, comme autant de personnages de tragédie. Mais loin d’une chronique d’un drame annoncé, ici le soleil finit par percer les nuages – il suffit de lever les yeux assez longtemps. Superbe et envoûtant.

Le ciel par-dessus le toit de Nathacha Appanah. Editions Gallimard/ 2019