Francis Bacon, en morceaux choisis – Edouard Dor

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C’est à partir de la flaque de leur chair que les gens sont construits et que j’ai envie de les peindre.

« Prendre la tangente » pour aller voir là où Francis Bacon ne se livrait pas. Telle est la proposition d’Édouard Dor qui invite avec ce petit livre à aller redécouvrir les toiles puissantes par un détail. Il s’agit bien ici d’une redécouverte, tout au moins d’une nouvelle exploration de l’œuvre du peintre britannique, et cet ouvrage s’adresse, à mon avis, plutôt à ceux·celles qui sont déjà familiers du travail de Bacon.

La peinture de Francis Bacon est faite de chairs en mouvement, dégageant ici violence, là douleur ou encore le cri muet d’une souffrance tue. Autant de mots que je, nous mettons sur ces œuvres qui ne laissent personne indifférent, happant de façon quasi hypnotique ou provoquant le rejet.

Le regard des gens sur ma peinture, ce n’est pas mon problème, c’est leur problème. Je ne peins pas pour les autres, je fais de la peinture pour moi-même.

Si l’homme ne se cachait pas, le peintre, lui, était peu disert sur son travail, sur ce qui animait ses créations, nourrissait son imaginaire, sur ce que sa peinture avait à dire de lui. Édouard Dor propose une balade dans cette œuvre par petits bouts, loin de toute analyse d’ensemble. En partant d’un détail, d’un objet parfois croisé dans plusieurs tableaux, il cherche ce que telle ou telle récurrence dit en creux de l’artiste. Il tente d’explorer les tréfonds d’une âme en souffrance qui livre à la toile ses douloureux atermoiements, sans les avouer totalement. Édouard Dor donne également ici une intéressante mise en perspective des créations de Bacon avec d’autres œuvres (picturale, littéraire, musicale entre autres). Autant de manières de redécouvrir le travail de Bacon autrement, « pas pour comprendre à tout prix, juste et d’abord pour ressentir. Comme Bacon le souhaitait. »

Lu avec sous les yeux les triptyques de Bacon – tableaux fascinants découverts il y a plusieurs années en ouvrant le catalogue de la rétrospective que lui avait consacrée le Centre Pompidou en 1996 -, Francis Bacon, en morceaux choisis m’a offert une occasion de replonger dans cette œuvre qui me remue tant. D’y replonger mais aussi de la regarder autrement, d’y déceler peut-être un peu plus d’intime, de révéler, avec pudeur, un bout d’homme derrière l’artiste.

Francis Bacon, en morceaux choisis d’Édouard Dor. Éditions Espaces & Signes/ 2020.

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Merci à Babelio et aux éditions Espaces & Signes pour cette lecture.

Carré 35 – Eric Caravaca

Un dimanche soir, aller voir « Carré 35 » d’Eric Caravaca et plonger dans un secret de famille – celui de cette sœur aînée, décédée à l’âge de trois ans et comme oubliée. Cheminer dans les souvenirs et comprendre, petit à petit, avec ce frère qui s’interroge et interroge à haute voix, ce qui a conduit à cet oubli volontaire, à cet effacement orchestré par sa mère. Plus que l’histoire de cette absence, c’est également celle de ses parents qu’Eric Caravaca reconstitue. Une histoire faite de silences : l’histoire d’avant la naissance de son frère, l’histoire d’avant la France, l’histoire d’un drame aussi qui, mêlé à l’histoire d’un pays, le Maroc, marquera à jamais, pour les parents du réalisateur, la fin d’une époque. Un film comme un étrange écho au puissant roman d’Alice Zeniter, L’art de perdre. Comme le personnage de Naïma dans le roman, Eric Caravaca remplit les vides d’une histoire qu’on ne lui a jamais racontée : le pays de l’enfance du père, de l’insouciance, la violence des guerres d’indépendance, les larmes et l’exil. Le Maroc chez Caravaca comme un miroir de l’Algérie de Zeniter.

Eric Caravaca signe avec « Carré 35 » un film documentaire intime, sans voyeurisme, troublant et touchant. « Je ne leur reproche rien. Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. » écrivait Annie Ernaux dans son très beau texte L’autre fille (Editions NIL, coll. Les Affranchis/ 2011) – elle aussi a découvert par hasard, à l’âge de dix ans, qu’elle avait une sœur aînée, décédée avant sa naissance. Eric Caravaca ne dit pas autre chose dans cette œuvre qui ne juge pas, mais fouille, enquête, interroge pour mieux cerner, jauger le poids des histoires de famille qui laissent, toujours, leur empreinte au creux de chaque génération.

« Carré 35 » d’Eric Caravaca/ écrit par Eric Caravaca et Arnaud Cathrine (2017)

« Siège » + « Le Bain » – cie Les Baigneurs/ Sara Martinet (danse/ geste)

Depuis quelques mois, l’ouverture d’un chouette café (très) solidaire apporte un peu de joie tranquille dans mon quartier et me permet surtout de faire la connaissance de quelques voisins et voisines. On s’y croise autour d’un café, d’une tisane ou d’une bière et de temps à autre, je découvre que dans ce petit quartier se nichent de bien beaux talents : photographe, créatrices en tout genre et même une danseuse professionnelle. Alors en bonne curieuse et comme celle-ci jouait dans une ville voisine ce week-end, je suis allée découvrir son travail. Impressions :

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Etat(s) de siège
Entre danse et acrobatie, le corps souple et gracile de Sara Martinet fait d’un simple siège tout un monde. Tantôt appui, tantôt obstacle, ce siège aux longues jambes devient perchoir d’où observer la vie alentour, carcan dont la danseuse tente de s’extraire, nid où se lover, compagnon de jeu pour une danse sensuelle, ennemi avec qui elle cherche à en découdre… Un solo, ou non plutôt un duo, virtuose !
Siège – cie Les Baigneurs/ Sara Martinet

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Wet wet wet !
Cette fois, Sara Martinet plonge dans le grand bain de la vie. Sur scène, une baignoire à pieds comme un oeuf dont elle éclot joyeusement sur le rythme envoûtant du « Maybe » de Screamin Jay Hawkins. Avec une bonne dose d’humour, Sara Martinet n’hésite pas à mouiller le maillot, au propre comme au figuré, pour un ébat dansant et virevoltant bourré d’énergie.
Le Bain – cie Les Baigneurs/ Sara Martinet

Un joli petit clip du bain en pleine nature, à découvrir ici :