River – Claire Castillon

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C’est comme si j’avais tout pris. Le calme, l’intelligence, la délicatesse, la beauté et, bien sûr, l’amour de mes parents. River, rien. Ou juste l’amour de nos parents, mais dans une moindre mesure, si on tient compte de ce que reçoit automatiquement, sans effort donc, l’enfant rêvé. Moi, en l’occurrence.

Ainsi commence ce roman de Claire Castillon qui porte le nom de River, cette sœur cadette, différente, fragile de naïveté, entourée de l’amour de sa famille – même si ce n’est pas tous les jours facile – et d’une armée de thérapeutes. Mais au collège, River est seule. C’est la copine trop collante, trop zarbi. C’est la tarée, la souffre-douleur d’Alanka et des trois T. Elle se tait River, elle se terre et tente de suivre les conseils de sa grande sœur , comme celui d’éviter absolument d’aller seule aux toilettes. Eviter de devenir une proie. Mais ces conseils, aussi avisés soient-ils, ne sont pas toujours faciles à suivre, quand votre sœur protectrice est au lycée d’en face, à la fois si proche et tellement loin. Et pleuvent les insultes, les humiliations et les coups. River se réfugie dans le mutisme et la relation quasi fusionnelle avec cette sœur à qui elle supplie de ne rien révéler.

Roman sur la différence qui s’empare aussi à bras-le-corps de la question du harcèlement scolaire, River est surtout un joli coup de maître de la part de Claire Castillon qui sait provoquer le mal-être, l’écœurement, l’incompréhension et… la surprise. Un de ces petits livres qui bousculent, intriguent, interpellent et se jouent subtilement du lecteur. Un roman qui signe également pour moi de réjouissances retrouvailles avec la plume sans concession de Claire Castillon, que j’avais particulièrement appréciée dans Insecte, piquant recueil de nouvelles sur les rapports mère-fille.

River de Claire Castillon. Editions Gallimard Jeunesse, coll. Scripto/ 2019.

Les jumeaux de l’île rouge – Brigitte Peskine

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Cléa et Brice ont 16 ans. 16 ans qu’ils ont été adoptés à Madagascar par Christine et René Chêne. S’ils ne connaissent pas leur île natale, leurs parents adoptifs ne leur ont jamais caché leurs origines. Mais cette année, rien ne va plus pour Cléa. Elle s’est éloignée de son frère, semble en révolte permanente. C’est l’adolescence certes mais comment devenir adulte sans savoir tout à fait d’où l’on vient ? Christine et René décident d’envoyer quelques semaines leurs deux ados sur leur terre d’origine, cette île de l’océan Indien, Madagascar comme une énième tentative d’apaiser le mal-être de Cléa. L’expérience se révèle déstabilisante – et enrichissante aussi – tant la réalité à laquelle Cléa et Brice n’étaient pas vraiment préparés leur saute à la figure. Sur l’île Rouge, ils découvrent la misère, la force des traditions et des croyances. C’est d’ailleurs en raison d’une croyance qui a la vie dure qu’ils doivent leur adoption : dans l’ethnie dont ils sont originaires, les jumeaux sont maudits, rejetés par la communauté et abandonnés (voire pire). Alors revenir sur les traces de leur histoire va déclencher un maelström d’émotions et de bouleversements, tant pour les jumeaux, leurs parents adoptifs que pour leur communauté d’origine.

Cléa livre son histoire mêlant journal, échanges de mail et précisions adressées directement à l’autrice Brigitte Peskine sur certains points de l’histoire et cette habile construction donne au roman une illusion de réalité. L’autrice précise d’ailleurs que cette histoire – qui est bien un roman – est inspirée par une histoire réelle. Mais cette volonté de s’ancrer dans le réel est un peu mise à mal par de (trop ?) nombreux rebondissements. Les jumeaux de l’île Rouge est intéressant pour son ouverture sur la société et la culture malgaches (c’est d’ailleurs ce qui m’a attirée à l’origine – même si je connaissais déjà l’existence de cette malédiction des jumeaux) : la réalité d’une île où la pauvreté sévit, la pluralité ethnique, les croyances très fortes dominées par l’idée du « fady » (« maudit »), les traditions, le rapport à la nature (et notamment la connaissance ancestrale des plantes). Mais le roman pèche aussi peut-être par un côté trop didactique du à la multiplicité des thématiques abordées (connaissant un peu l’île et ses particularités, j’ai trouvé parfois certaines ficelles faciles et pas vraiment nécessaires). Et que dire de la réaction des parents, Christine et René, pour moi, absolument pas crédible lorsque leurs enfants leur annoncent certains de leurs choix. Comme si d’un coup, on oubliait qu’ils n’avaient que 16 ans… Ce ne sont certes plus des enfants mais tout de même !

Une lecture en demi-teinte donc pour ce roman à la construction originale qui a le mérite de mettre en lumière Madagascar – une île dont la culture reste peu connue de ce côte-ci de la Terre – mais qui, à trop vouloir en dire et à trop vouloir en faire, perd en crédibilité.

Les jumeaux de l’île rouge de Brigitte Peskine. Editions Bayard Jeunesse, coll. Millezime/ 2014.

 

Double 6 – Emmanuel Trédez

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Depuis qu’il s’est battu avec Gwen et que sa grand-mère a été convoquée par la principale, on n’a pas revu Hadrien au collège. Aux deux policiers venus recueillir des informations – car Hadrien a disparu -, quelques élèves de la classe du jeune homme vont en confier chacun leur version. Tour à tour, Yanis et Clément, les deux « meilleurs » du jeune disparu, pourtant si différents, Midori la petite amie et Gwen dont l’oeil au beurre noir donne une idée de son dernier échange avec Hadrien vont livrer le portrait d’un adolescent insaisissable, tantôt timide, tantôt fanfaron, capable de romantisme comme d’une grande violence. Qui est vraiment Hadrien, cet imprévisible adolescent ?

Plus qu’un simple portrait d’adolescent, ce joli roman choral livre plus largement un portrait protéiforme et juste de l’adolescence avec ses interrogations, ses sensibilités, ses émotions, ses blessures aussi. Il y est question de deuil, de sentiments, d’amitiés, d’amour et de promesses pas toujours faciles à tenir mais qui aident à tenir le cap quand l’ouragan de la vie a tout balayé. Une belle surprise à l’intrigue bien menée.

Double 6 d’Emmanuel Trédez. Editions Didier Jeunesse/ mai 2019.

Un livre croisé aussi chez Laure : son billet à lire ici.

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Boom – Julien Dufresne-Lamy

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Boom a fait le coup de foudre entre Etienne et Timothée, au détour d’un regard. Boom répétait Timothée comme un tic. Boom savait lire Etienne sur les lèvres de son ami. Boom faisaient les coeurs d’ados en partage. Boom c’était le bruit de la vie qui les avait réunis. Boom, c’était l’explosion de joie de deux amis embarqués dans un voyage scolaire pour Londres.

Boom ! …

Boom, ce n’est plus que le souvenir du tic de langage d’un Timothée disparu. Boom, c’est le bruit trop grand autour alors que la mort de Timothée a creusé un vide immense. Boom, c’est le bruit de ces derniers instants que l’on se repasse en boucle. Boom, c’est le bruit du coeur d’Etienne qui explose chaque fois qu’il appelle le répondeur de Timothée pour tenter de tromper le réel. Boom, c’est le bruit du coeur d’Etienne qui s’en veut de battre encore. Boom, c’est le bruit du coup qu’il faut donner quand on touche le fond pour pouvoir remonter.

Boom se lit dans un souffle. Ode à l’amitié, de celle qui vous occupe tout entier, vous laisse des traces indélébiles, Boom est aussi le récit de l’absence, du manque, du deuil, de la culpabilité, de la vie après. Un récit à la fois intime et universel qui aborde les attentats, ses pertes fracassantes, ses questions sans réponse. Intense et bouleversant. « Boom » a fait mon coeur de lectrice.

 

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Merci à Babelio & à Actes Sud Junior pour la découverte de ce beau texte !

 

Boom de Julien Dufresne-Lamy. Editions Actes Sud Junior, coll. D’une seule voix/ 2018.

Chaussette – Loïc Clément & Anne Montel

Au gré de mes nombreuses flâneries en médiathèque, il m’arrive souvent de piocher dans les coups de cœur proposés par les équipes, notamment aux rayons jeunesse et BD. Cette fois encore, grand bien m’en a pris !
C’est donc sur Chaussette que j’ai jeté mon dévolu – j’y reconnaissais le trait apprécié d’Anne Montel, ce qui est déjà, pour moi, un gage de qualité. Et je me suis laissée embarquer dans les pas de Chaussette, la voisine du jeune narrateur (Josette de son vrai nom). Petite dame solitaire qui n’a pour seul compagnon que son chien Dagobert, Chaussette a des journées réglées comme du papier à musique : un peu de lecture au parc, un tour chez les commerçants du quartier, un peu de cuisine. Et rebelote le lendemain et tous les autres jours.
Aussi lorsque son petit voisin aperçoit Chaussette toute seule un matin et l’air un désorienté, il décide de la suivre pour tirer tout cela au clair. Il découvre alors que derrière la routine rassurante peuvent se cacher toutes les joies et les peines d’une vie.
Gros coup de cœur pour cet album tout en tendresse et sensibilité (autant dans le texte que dans l’image) qui rend hommage à toutes ces petites gens, ces petites vies que l’on croise sans y prêter vraiment d’attention. Une jolie leçon d’empathie.

Chaussette de Loïc Clément (scénario) & Anne Montel (dessins et couleurs). Editions Delcourt Jeunesse/ 2017.

Moi à travers les murs – Annie Agopian & Audrey Calleja

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Des fois ma chambre est une punition.

Lorsqu’il est triste d’avoir été envoyé dans sa chambre, loin du monde des adultes, le petit narrateur chantonne et s’invente des histoires. Son « ennuyeuse » chambre d’enfants devient terrain de toutes sortes d’histoires : un royaume dont il est le souverain, une mer d’aventures de tous genres, un univers entier qu’il peuple de son imaginaire sans limites.

C’est là que je peux inventer des chambres d’aventure et de rêve. Pour m’échapper Moi tout seul, à cheval, à travers les murs.

Signé par Annie Agopian au texte (l’auteur du très beau et universel Dans 3500 mercredis, illustré par la regrettée Claire Franek) et par Audrey Calleja à l’illustration (dont j’aime les 27 premières, Adèle Mortadelle et le travail de manière générale), Moi à travers les murs est une ode à l’imaginaire et à la capacité des enfants à s’inventer des histoires, des ennemis (pas vraiment méchants), des compagnons d’aventure. Un album qui invite aussi, implicitement, à se souvenir de nos propres chambres d’enfant, ces espaces intimes, et des heures passées à y rêver, jouer, s’ennuyer, réinventer le monde.

Quelques pages de l’album à découvrir sur le site d’Audrey Calleja :
http://www.audreycalleja.com/index.php?/nouveau/moi-a-travers-les-murs/

Moi à travers les murs d’Annie Agopian & Audrey Calleja. Editions du Rouergue/ avril 2015

Trööömmmpffff ou la voix d’Elie – Piret Raud

 

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Tout le monde a une voix, se lamentait-elle, les arbres murmurent, la mer hurle et même la pluie chante quand elle tombe.

Elle, c’est Elie, un « drôle » d’oiseau totalement muet. Dépitée et emplie de tristesse de ce manque de voix, Elie trouve un jour sur la plage un objet bizarre. Oh miracle, en soufflant à l’une des extrémités, Elie émet un « trööömmmpffff ! » retentissant. Munie de l’instrument, elle s’en va, fière, faire entendre sa « voix » à tous les animaux de l’île. Non pas que le son soit particulièrement joli mais au moins, Elie n’est plus muette. Mais Albert, un poisson, lui apprend que l’instrument appartient à un autre : Duke Junior, qui, depuis la perte de sa trompette, se retrouve fort peiné et désemparé. Loin de vouloir s’approprier la voix d’un autre, Elie s’envole pour rendre l’instrument à son propriétaire. Une quête qui lui fera découvrir un nouveau « monde » tout de notes tissé.
Première découverte avec Trööömmmpffff ou la voix d’Elie du trait et de l’univers de Piret Raud, illustratrice et auteure estonienne qui a déjà signé plusieurs albums au Rouergue. La mise en page épurée laisse une grande force au dessin de Piret Raud, tout en noir et blanc et gris – proche de la gravure – qui regorge de détails. Elie et ses compagnons ont la rondeur de l’enfance : le tout procure une forme de douceur à cet album qui nous embarque du silence à la musique et rappelle de ne pas confondre bruit et mélodie. A faire découvrir et à faire entendre à nos bambins !

 

Une jolie découverte que je dois à Babelio et son opération Masse Critique spécial jeunesse.

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Trööömmmpffff ou la voix d’Elie de Piret Raud (traduit de l’estonien par Olek Sekki). Editions Rouergue/ avril 2016