Le ciel par-dessus le toit – Nathacha Appanah

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Loup, 16 ans, se retrouve enfermé entre les murs de la maison d’arrêt de C. Des murs qui contraignent le corps de ce jeune garçon qui a pourtant tellement besoin de s’épuiser en courses folles pour éviter que la tête n’explose. Mais ces murs-là, de vrai béton et portes sales ne sont peut-être que l’incarnation d’autres barrières : celles que l’on a soi-même dressées, à l’intérieur de soi, autour du cœur, pour empêcher les souvenirs de déborder, les émotions d’affleurer. Comment vit-on derrière ces murs qui séparent l’enfant qu’on a été de l’adulte qu’on a forgé ? « Le ciel par-dessus le toit », c’est peut-être cette lueur à trouver, retrouver, pour chacun des personnages : celle qui sert à Loup à ne pas se laisser abattre en prison, celle que Paloma, sa sœur, refuse de mettre dans sa vie de peur qu’on la remarque, celle que leur mère Phénix semble fuir depuis qu’elle a délaissé l’enfance avec fracas.

Si Le ciel par-dessus le toit n’est pas un roman sur la prison, il est bien un livre sur l’enfermement et les chemins parfois maladroits qui libèrent. Quitter une prison pour une autre, se cadenasser dans le flou et l’oubli, menotter le passé : « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » disait Gainsbourg. Ne pas trop en dire parce qu’il faut se laisser porter par le souffle narratif de Nathacha Appanah, qui peu à peu, façonne les membres de cette famille faite de rage et de larmes, comme autant de personnages de tragédie. Mais loin d’une chronique d’un drame annoncé, ici le soleil finit par percer les nuages – il suffit de lever les yeux assez longtemps. Superbe et envoûtant.

Le ciel par-dessus le toit de Nathacha Appanah. Editions Gallimard/ 2019

Une bête au Paradis – Cécile Coulon

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« Bienvenue au Paradis » annonce à l’entrée de la propriété un panneau de bois. Sur cette terre agricole règne Émilienne, femme ancrée dans sa terre, maîtresse des bêtes et des hommes qui l’entourent, notamment Louis, le commis venu un jour fuir les coups de son père, accueilli et formé par Émilienne. Il travaille, vit, dort au Paradis mais il n’est pas de la famille et il le sait. Il ne sera jamais le frère de Blanche et Gabriel, les petits-enfants d’Émilienne, déjà, si jeunes, pétris de malheur depuis que leurs parents, Marianne et Étienne, ont péri dans le virage un peu plus loin.

Émilienne soignait les blessures des enfants à la manière d’un chirurgien manquant de tout, elle faisait avec ce qu’elle avait, c’est-à-dire elle-même, ses vaches, ses poules et ses cochons, ses champs, sa cheminée, ses étangs. Sa troupe se rassemblait chaque soir et se disloquait chaque matin, sûre de son chef d’orchestre. Le corps d’Émilienne était celui d’une ogresse affamée, d’une rudesse et d’une solidité à toute épreuve, capable de douceur comme de violence, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d’elles s’appuyaient sur ce corps pour rester debout.

Blanche s’épanouit à l’ombre d’Émilienne, apprenant les gestes, déployant ses forces, s’attachant inexorablement à cette terre. Jeune pousse fragile, Gabriel semble, lui, toujours prêt à ployer à la moindre brise. Ces deux enfants-là se construisent comme ils peuvent, différents certes mais jamais loin de l’autre. Et si Gabriel trouvera peut-être son salut en s’éloignant du Paradis, Blanche, elle, s’accrochera à sa terre, à sa filiation, à tout ce qui l’a forgée.

Blanche n’était pas gentille, courtoise, ni polie, mais incroyablement fine, rapide, d’une grande vivacité d’esprit et de parole. Comme deux chevaux de labour, Blanche et sa grand-mère tiraient Gabriel, un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents, à travers la plaine de son chagrin.

La seule brèche que la jeune fille ouvre mène à son cœur. Quand elle accepte qu’Alexandre entre dans sa vie, elle se jette à corps perdu, animal passionné dans cet amour. Et c’est avec tout autant de violence qu’elle devra y renoncer.

Coup de cœur pour ce roman puissant qui charrie dans sa langue poétique toute la force des personnages, de ces caractères qui dessinent le Paradis : un lieu de vie et de mort, de drames, de larmes rentrées, de chairs repues, de manques, de désirs tus, d’amour démesuré, de violence retenue, une terre empreinte d’une grande force de vie aussi.

Une bête au Paradis de Cécile Coulon. Editions L’Iconoclaste/ août 2019. Prix « Le Monde » 2019.

Deux cigarettes dans le noir – Julien Dufresne-Lamy

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Clémentine est seule au moment où les premières contractions lui déchirent les entrailles. Elle n’appelle personne, part au volant de sa voiture et en chemin, elle percute une silhouette à peine aperçue : des cheveux gris, la lueur d’une cigarette dans la nuit. En apprenant quelques jours plus tard que la chorégraphe Pina Bausch est décédée la nuit même où elle a donné la vie, Clémentine en est persuadée : elle a tué la grande Pina. Et cette figure de la danse va devenir pour Clémentine une nouvelle compagne. Par curiosité d’abord, elle se penche sur le travail de la célèbre chorégraphe. Clémentine en ressort groggy. A la bibliothèque, sur internet, elle fouine, cherche, découvre, dévore jusqu’à l’obsession les créations de Pina Bausch, tout en élevant son petit Barnabé – qu’elle décide d’ailleurs d’appeler Pina. En même temps qu’elle découvre la maternité, cet amour dévorant, Clémentine se nourrit aussi de l’âme de Pina, de sa force créatrice, de sa force de femme libre.

Quand Pina invente une histoire, elle y met de la folie et de la désillusion. Des gens amoureux, des gens en marge, des gens malheureux. Elle met des gestes lapidaires autour d’eux. Des gestes habituels, de tous les jours, de la maladresse et du rustre. Au centre, elle mêle le rire à la peur. Elle ajoute la vie de ses danseurs et la sienne. Elle injecte des stéréotypes, des répétitions, de la belle musique, de la fatigue. Elle ajoute de l’espace et du temps, de la minutie, du hasard aussi. Des courses folles, des rêves, des étreintes et des appels au public. Elle met de la marche et du théâtre. De la fatalité. Des cris de voix perçants et insoutenables.
À la fin, elle y met de la danse.

La réunion de la littérature et de la danse avait forcément tout pour me séduire et le pari est réussi. Dans un roman au personnage touchant par sa fragilité, ses tâtonnements pour être au monde, son léger décalage, Julien Dufresne-Lamy rend également un magnifique hommage à cette grande dame de la danse que fut (et restera à jamais) Pina Bausch. A travers Clémentine, c’est la propre passion de l’auteur pour la chorégraphe que l’on touche du doigt. Une passion qu’il sait faire partager, attisant, aiguisant notre curiosité, invitant avec élégance le lecteur à aller, lui aussi, à l’instar de son héroïne, plonger ou replonger dans l’oeuvre percutante de Pina Bausch. On ressort de ce roman, comme d’une danse, grisé et heureux. Une très belle découverte qui fut aussi ma première « rencontre » littéraire avec Julien Dufresne-Lamy, un auteur dont je suis à présent les publications et qui m’a depuis émue avec Boom ! et enchantée avec ses Jolis jolis monstres.

Il y a avec la danse une intrigue meurtrière.
La danse naît et meurt. Sur scène. Ce sont des gestes rapides, des gestes beaux et éphémères. La danse existe pour disparaître. Elle vit le temps d’un souffle, un instant de grâce. Elle ne parle que de ça, de secondes et de grands battements. Avec elle, la fin l’emporte toujours. Elle renaît, jamais identique, elle se réincarne quand le geste se retient, quand le mouvement s’épanouit.

Deux cigarettes dans le noir de Julien Dufresne-Lamy. Editions Belfond/ 2017.

 

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi – Yoan Smadja

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Lorsque Sacha reçoit en ce lundi d’avril 2017 un mystérieux carnet accompagné d’un courrier en provenance du Rwanda, c’est tout un pan de sa vie qui revient au premier plan : son dernier déplacement en tant que reporter de guerre, une expérience gravée à jamais en elle. Flash-back pour cette femme, aujourd’hui critique gastronomique, qui, en d’autres temps, parcourait le monde au milieu des conflits. Sacha avait su imposer sa marque au Temps, le quotidien dans lequel elle avait ses premiers pas et s’y était peu à peu forgée une place, un peu à part.

Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs.

En 1994, son rédacteur en chef, Witz, l’envoie en Afrique du Sud. « Mais ce n’est pas la guerre… » est le premier réflexe de la journaliste, habituée à des terrains plus accidentés. Plus de guerre certes mais un tournant dans l’histoire puisque l’Apartheid vient officiellement de prendre fin et que les yeux du monde sont tournés vers la nation arc-en-ciel. Ce qui s’annonçait comme un voyage plutôt calme prend vite des allures étranges : un accident, un convoi d’armes escorté par des soldats rwandais, une chambre d’hôtel visitée, un appareil photo dérobé, un faux flic. Et si les regards de l’Occident n’étaient pas braqués sur le bon endroit ? Intriguée, Sacha se rend avec un photographe au Rwanda. En rencontrant Daniel, un Tutsi qui a rejoint Paul Kagame, leader du FPR (Front Patriotique Rwandais), les deux collègues comprennent que le pays est une cocotte-minute prête à exploser, qu’une guerre fratricide couve, fruit d’une haine absurde dont les braises sont alimentées depuis des décennies. Sacha et son confrère Benjamin ne ressortiront pas indemnes de ce qu’ils verront dans le pays aux mille collines, happés brutalement par une histoire qui leur échappe et charrie l’horreur dans son sillage.

Le récit de Sacha, entre narration traditionnelle, éléments de compréhension du conflit rwandais et articles alterne avec les pages du carnet. Celui-ci recueille des lettres adressés à Daniel par son épouse Rose : elle y écrit l’amour, y couche les premières inquiétudes, y décrit l’horreur, la peur, la course pour la survie. Des mots pour se souvenir, pour laisser une trace, comme pour tisser à jamais un lien avec cet époux égaré dans la guerre. Et à travers ces deux récits enchâssés, c’est tout le drame d’un pays, toute l’horreur de la haine déchaînée contre les Tutsis que livre Yoan Smadja dans ce premier roman réussi. Deux regards, celui de l’Afrique et celui de l’Occident, celui du dedans et du dehors, de celle touchée dans sa chair et de celle qui assiste, quasi impassible, à l’inimaginable. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi reconstruit, à travers ces différents destins, ces instants de pure violence qui ont laissé un pays exsangue et le monde hébété. Une histoire de guerre mais d’amour aussi, un roman où pointent ça et là quelques lumières. Parce qu’il y a eu un avant et qu’il y a aussi un après, quelque soit l’horreur traversée.

[Car] la tragédie d’un génocide réside aussi dans son dénouement. À un moment ou à un autre, il doit s’arrêter. Et que se passe-t-il après ? Les peintres ont pu peindre à nouveau, en noir et gris. Les sculpteurs ont pu sculpter à nouveau, la glaise tombante, le métal froid, le minéral. Les chanteurs ont pu fredonner à nouveau, des mélodies affligées. Les compositeurs ont pu aligner leurs milliers de notes, graves, lancinantes, oubliées.

Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi de Yoan Smadja. Editions Belfond, collection Pointillés/ avril 2019.

Assassins ! – Jean-Paul Delfino

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Dans la nuit du 29 septembre 1902, Emile Zola et sa femme Alexandrine sont victimes d’une intoxication due à un dysfonctionnement de leur cheminée. Si Alexandrine s’en sort, le célèbre écrivain tire, lui, définitivement sa révérence. Le livre de Jean-Paul Delfino est le récit de ces dernières heures, où Zola, se sentant de plus en plus mal, se remémore sa vie : un début d’enfance ensoleillée, l’insouciance bientôt remplacée par le décès d’un père et la pauvreté qui s’installe, le désir d’écriture, les expériences diverses chez un éditeur ou dans le journalisme, la double vie, l’envie d’écrire toujours, et puis le succès. Mais aussi le naturalisme conspué et puis l’affaire Dreyfus dans laquelle l’engagement de Zola lui a peut-être coûté la vie. Assassins !, le titre du dernier livre de Delfino résonne comme un cri adressé à ces nantis, notables, petits bourgeois, ouvriers unis par le même antisémitisme et qui auraient comploté à l’assassinat de Zola. Delfino reprend ici une thèse connue, relancée notamment en 1928 par la confession sur son lit de mort d’un certain Buronfosse, couvreur : il aurait avoué avoir obstrué le conduit de la cheminée des Zola puis l’avoir débouché le lendemain matin pour effacer toute trace de la tentative d’homicide.

Le roman relate cette dernière nuit, tant du côté de l’écrivain agonisant que du côté de ses présumés commanditaires : pendant que l’écrivain s’éteint douloureusement, l’association de malfaiteurs attend de savoir si leur plan a fonctionné. Un roman intéressant tant pour la biographie qu’il dresse du maître du naturalisme que pour la plongée historique qu’il offre dans la France de l’époque, où l’antisémitisme s’affichait sans honte et dévorait nombre d’esprits.

Assassins ! de Jean-Paul Delfino. Editions Héloïse d’Ormesson/ septembre 2019.

 

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Rêves oubliés – Léonor de Récondo

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Iduri, mon tout petit, c’est cela aussi l’exil. Ne pas savoir dire, ne pas être là où nous devrions. Et, à chaque instant, avaler cette honte indigeste qui nous brûle le ventre.

Il ne reste plus que quelques jours de travail avant qu’Aïta aille rejoindre son épouse Ama et leurs trois fils en vacances à Irun. Des retrouvailles qu’Ama attend, elle aussi, avec impatience tant ces deux-là s’aiment et ont du mal à être séparés trop longtemps. Mais dans cette Espagne qui commence à être secouée par la guerre, ces vacances rêvées marqueront le début d’une nouvelle vie faite de fuites et de reconstruction. Quand les activités des frères d’Ama deviennent une menace trop prégnante, toute la famille comprend qu’elle doit fuir. Il faut vite traverser la frontière pour trouver refuge à Hendaye – chez une bonne âme prête à les laisser occuper une partie de sa maison – sans même pouvoir prévenir Aïta. Mais le mari et père aura vite fait de retrouver sa famille pour commencer ensemble cette vie qui n’est plus tout à fait la leur mais dans laquelle il va falloir réussir à se faire une place. Avec toujours au cœur, l’espoir de retrouver bientôt l’Espagne natale. Mais nous sommes en 1936 et la guerre ne fait que commencer.

La nostalgie et l’ennui entrent lentement dans le cœur de cet homme dont la vie n’avait, jusque-là, jamais été bousculée. Le destin l’ébranle à l’hiver de ses jours, alors qu’il pensait se reposer tranquillement sur les quelques lauriers qu’il avait patiemment amassés.

Et de départ, il y en aura encore parce qu’Aïta s’éteint à l’usine où ses mains ont perdu leur légèreté et leur douceur depuis que les armes ont remplacé, sous ses doigts, la terre à modeler. A la faveur d’une proposition bienveillante, toute la famille reprend le peu qu’il a réussi à ériger pour s’installer dans une ferme landaise. Ama a l’impression d’avoir à nouveau tout à reconstruire, Aïta l’espoir d’un renouveau plus lumineux mais « être ensemble, c’est tout ce qui compte. »

Dans une langue où affleure sans cesse la poésie et une forme de douceur enveloppante, Léonor de Récondo raconte l’exil – cette fuite qui s’impose et la perte ineffable de ce qui constitue une identité : les couleurs et les odeurs d’un pays, une langue dont Aïta et Ama gardent une trace qui ici les désigne toujours comme les étrangers. Une langue natale qui habite aussi toujours Iduri, Otzan et Zantzu, les trois enfants du couple, se mêlant à la nouvelle. Ces trois-là apprivoisent la bête protéiforme qu’est l’exil et qui forge leurs caractères. Un livre doux qui dit le déchirement mais aussi l’amour indéfectible qui aide à tout affronter. Une jolie surprise qui sommeillait dans ma PAL et va donc rejoindre l’objectif PAL d’Antigone.

Rêves oubliés de Léonor de Récondo. Editions Seuil, collection Points/ 2013.

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Murène – Valentine Goby

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A la vingtaine et plein de vie, François éprouve son corps sur les chantiers, dans les champs, au grand air, bande les muscles, grimpe, porte, soulève loin de l’atelier de couture familial, au grand dam de Robert, son père.

Ce jour d’hiver, François doit rejoindre un cousin, à l’autre bout de la France, sur un nouveau chantier. Mais cet hiver-là est rigoureux, les moteurs menacent à tout instant de laisser les chauffeurs en proie à un froid mortel au milieu de nulle part. Stoppés dans les Ardennes, François tente d’aller trouver de l’aide pendant que son chauffeur l’attend. Mais François ne revient pas. Là-bas, dans un grand éclair, son corps a basculé et avec lui une partie de sa vie. L’accident laissera François gravement blessé et amputé. Il en faudra de la force, de l’entêtement, de l’amour, de l’abnégation pour revenir à la vie, pour la réinventer, pour accepter puis dompter ce corps mutilé. C’est notamment grâce à la natation que François renaîtra peu à peu à la vie.

Mutilés, amputés, « monstrueux » sont les compagnons de François mais ils sont avant tout vivants. Ils sautent, courent, nagent, suent et souffrent, gagnant à chaque fois un peu de terrain sur les idées reçues d’une société qui préfèreraient les cacher. C’est l’histoire du handisport qu’explore Valentine Goby avec Murène, de ses balbutiements dans les années 50 à la création des 1ers Jeux Paralympiques de 1964. L’histoire aussi d’une lente mue, celle de François passé par la douleur, le renoncement, l’acceptation, la reconstruction. La narration de Murène épouse les colères, les pulsions, les élans, les errements, la force de la volonté de son personnage. Un roman fort qui met en lumière ces femmes et ces hommes que la vie a abimés mais qui ont refusé de s’en laisser compter.

Murène de Valentine Goby. Editions Actes Sud/ août 2019.

Le corps d’après – Virginie Noar

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Avec Le corps d’après, Virginie Noar mène le lecteur dans une plongée vertigineuse au plus intime d’une femme : son corps. Corps qui enfante, délivre la vie et qui sous prétexte médical devient corps observé, exploré sans consentement, ausculté, fouillé sans pudeur. Et la narratrice de remonter l’histoire de son corps : les tentatives d’appropriation par d’autres, la découverte du plaisir qu’il peut procurer, la tentation de l’utiliser comme pour se prouver qu’on peut en être maître.

Dans ce livre puissant, Virginie Noar interroge nos corps livrés en pâture aux injonctions sociétales, ces corps pas si libres tant on tente de les contraindre, les « normer », les dompter pour notre « bien ». Elle y explore aussi l’aventure de la maternité, celle d’un corps qui accueille, protège, qui trahit parfois, devenant étranger à apprivoiser. Un premier roman féminin et féministe dans sa plus belle assertion : celle qui revendique la liberté de choisir.

Et si la dédicace de ce roman s’adresse « Aux fillettes qu’on a prises pour des poupées en plastique qui ont fermé les yeux quand on les a couchées à terre et les ont rouverts quand elles se sont relevées », on pourrait aisément conseiller Le Corps d’après à tous pour faire taire les idées reçues qui murmurent aux oreilles des petits garçons que les fillettes sont des poupées fragiles.

Le corps d’après de Virginie Noar. Editions François Bourin/ août 2019.

On ne meurt pas d’amour – Géraldine Dalban-Moreynas

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Elle est journaliste, fiancée à un homme très occupé et souvent absent avec qui elle va bientôt se marier. Ils viennent tout juste d’emménager dans un grand loft parisien. Il aura suffi d’un regard à peine échangé avec un nouveau voisin pour que sa vie bascule. Il est marié, a une petite fille. Mais le trouble puissant qu’il a éprouvé en voyant sa voisine fait vaciller son monde. Une femme et un homme, attirés, aimantés, vaincus d’avance par le sentiment indomptable qui les assaille, les fait plier, grignote leurs esprits, dicte leurs gestes, envahit leur monde respectif. A quoi sert de lutter quand l’autre devient un telle évidence ?

Ouvrir On ne meurt pas d’amour, c’est plonger à corps perdu dans une passion dévorante qui épuise les corps et les cœurs. Géraldine Dalban-Moreynas livre, rythmant en métronome, les instants d’une histoire dévastatrice qui, en quelques mois, aura marqué à jamais une femme, un homme, des familles, ébranlant toute certitude, révélant aussi les lâchetés ordinaires. Ce premier roman ne m’a pas particulièrement séduite (sans m’ennuyer pour autant) : il y manque, à mon goût, un brin d’originalité dans le style pour traiter un thème tellement déjà largement rencontré en littérature (et ailleurs).

On ne meurt pas d’amour de Géraldine Dalban-Moreynas. Editions Plon/ août 2019

 

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Les guerres intérieures – Valérie Tong Cuong

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Pax Monnier est un acteur qui n’a jamais véritablement réussi à percer, pas sous les lumineux feux de la rampe en tout cas. Aujourd’hui, il vit surtout grâce à ses interventions dans des formations utilisant des techniques théâtrales et souvent commandées par des DRH en mal de cohésion d’équipe. Lorsqu’un coup de fil inattendu de son agente lui apprend que le réalisateur multi-oscarisé Svenberg, de passage à Paris, souhaite le rencontrer, Pax se prend à rêver d’un tournant dans sa carrière en sommeil. Il s’agit d’un petit rôle certes mais tout de même, cela signifie être au générique du dernier Sveberg ! Excité, l’acteur passe en coup de vent chez lui, histoire de passer une chemise et une cravate et fait la sourde oreille aux bruits sourds et au cri venant de l’appartement de son unique voisin, un certain A. Winckler. Pas de raison de s’inquiéter et surtout pas le temps, l’esprit de Pax est déjà largement occupé par ce rendez-vous inespéré. Quelques jours plus tard, sans nouvelles de son fils, la mère d’Alexis Winckler le découvre gisant dans son appartement : il a été sauvagement agressé.

Alors qu’il est hanté depuis 13 mois par son rôle passif dans l’agression du jeune Alexis, Pax rencontre Emi Shimizu, une franco-japonaise sublime mais lointaine, enfermée dans sa fonction haut placée dans l’entreprise qui fait appel aux services de l’acteur-formateur. Une rencontre troublante pour Pax comme Emi qui semble peu à peu sortir de sa carapace. Emi est célibataire, elle a un fils, il s’appelle Alexis…

Les guerres intérieures sont ici multiples. Si Pax doit gérer sa culpabilité face à un Alexis qui ne sera plus jamais le même, Emi n’est pas en reste côté conflits intérieurs, entre culpabilité maternelle et fantôme qui la hante. Alexis, lui aussi, doit combattre : contre lui-même, contre cette fichue destinée qui a, en 10 minutes, fichu en l’air tous ses plans d’avenir. Se battre contre cet autre qu’il est devenu, comme étranger à lui-même. Entre mensonges, petites lâchetés et compromissions nécessaires, dans cette histoire de rencontre(s), chacun demeure finalement seul face à ses propres démons.

A l’instar de Pardonnable, impardonnable, précédent roman de Valérie Tong Cuong découvert ces dernières années, Les guerres intérieures met en scène des personnages dans toute leur complexité, pleins d’une humanité qui nous les rend attachants pour ce qu’ils disent aussi de nous, de nos masques, de nos débordements intérieurs, de nos petits arrangements avec la conscience.

Les guerres intérieures de Valérie Tong Cuong. Editions JC Lattès/ août 2019.

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