Deux cigarettes dans le noir – Julien Dufresne-Lamy

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Clémentine est seule au moment où les premières contractions lui déchirent les entrailles. Elle n’appelle personne, part au volant de sa voiture et en chemin, elle percute une silhouette à peine aperçue : des cheveux gris, la lueur d’une cigarette dans la nuit. En apprenant quelques jours plus tard que la chorégraphe Pina Bausch est décédée la nuit même où elle a donné la vie, Clémentine en est persuadée : elle a tué la grande Pina. Et cette figure de la danse va devenir pour Clémentine une nouvelle compagne. Par curiosité d’abord, elle se penche sur le travail de la célèbre chorégraphe. Clémentine en ressort groggy. A la bibliothèque, sur internet, elle fouine, cherche, découvre, dévore jusqu’à l’obsession les créations de Pina Bausch, tout en élevant son petit Barnabé – qu’elle décide d’ailleurs d’appeler Pina. En même temps qu’elle découvre la maternité, cet amour dévorant, Clémentine se nourrit aussi de l’âme de Pina, de sa force créatrice, de sa force de femme libre.

Quand Pina invente une histoire, elle y met de la folie et de la désillusion. Des gens amoureux, des gens en marge, des gens malheureux. Elle met des gestes lapidaires autour d’eux. Des gestes habituels, de tous les jours, de la maladresse et du rustre. Au centre, elle mêle le rire à la peur. Elle ajoute la vie de ses danseurs et la sienne. Elle injecte des stéréotypes, des répétitions, de la belle musique, de la fatigue. Elle ajoute de l’espace et du temps, de la minutie, du hasard aussi. Des courses folles, des rêves, des étreintes et des appels au public. Elle met de la marche et du théâtre. De la fatalité. Des cris de voix perçants et insoutenables.
À la fin, elle y met de la danse.

La réunion de la littérature et de la danse avait forcément tout pour me séduire et le pari est réussi. Dans un roman au personnage touchant par sa fragilité, ses tâtonnements pour être au monde, son léger décalage, Julien Dufresne-Lamy rend également un magnifique hommage à cette grande dame de la danse que fut (et restera à jamais) Pina Bausch. A travers Clémentine, c’est la propre passion de l’auteur pour la chorégraphe que l’on touche du doigt. Une passion qu’il sait faire partager, attisant, aiguisant notre curiosité, invitant avec élégance le lecteur à aller, lui aussi, à l’instar de son héroïne, plonger ou replonger dans l’oeuvre percutante de Pina Bausch. On ressort de ce roman, comme d’une danse, grisé et heureux. Une très belle découverte qui fut aussi ma première « rencontre » littéraire avec Julien Dufresne-Lamy, un auteur dont je suis à présent les publications et qui m’a depuis émue avec Boom ! et enchantée avec ses Jolis jolis monstres.

Il y a avec la danse une intrigue meurtrière.
La danse naît et meurt. Sur scène. Ce sont des gestes rapides, des gestes beaux et éphémères. La danse existe pour disparaître. Elle vit le temps d’un souffle, un instant de grâce. Elle ne parle que de ça, de secondes et de grands battements. Avec elle, la fin l’emporte toujours. Elle renaît, jamais identique, elle se réincarne quand le geste se retient, quand le mouvement s’épanouit.

Deux cigarettes dans le noir de Julien Dufresne-Lamy. Editions Belfond/ 2017.

 

Le corps d’après – Virginie Noar

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Avec Le corps d’après, Virginie Noar mène le lecteur dans une plongée vertigineuse au plus intime d’une femme : son corps. Corps qui enfante, délivre la vie et qui sous prétexte médical devient corps observé, exploré sans consentement, ausculté, fouillé sans pudeur. Et la narratrice de remonter l’histoire de son corps : les tentatives d’appropriation par d’autres, la découverte du plaisir qu’il peut procurer, la tentation de l’utiliser comme pour se prouver qu’on peut en être maître.

Dans ce livre puissant, Virginie Noar interroge nos corps livrés en pâture aux injonctions sociétales, ces corps pas si libres tant on tente de les contraindre, les « normer », les dompter pour notre « bien ». Elle y explore aussi l’aventure de la maternité, celle d’un corps qui accueille, protège, qui trahit parfois, devenant étranger à apprivoiser. Un premier roman féminin et féministe dans sa plus belle assertion : celle qui revendique la liberté de choisir.

Et si la dédicace de ce roman s’adresse « Aux fillettes qu’on a prises pour des poupées en plastique qui ont fermé les yeux quand on les a couchées à terre et les ont rouverts quand elles se sont relevées », on pourrait aisément conseiller Le Corps d’après à tous pour faire taire les idées reçues qui murmurent aux oreilles des petits garçons que les fillettes sont des poupées fragiles.

Le corps d’après de Virginie Noar. Editions François Bourin/ août 2019.