Avril dans les bulles

Le mois d’avril aura été riche côté lectures, notamment en romans graphiques et autres BD. Avant tout, il me faut remercier chaleureusement le réseau de lecture publique toulousain dont la médiathèque José Cabanis qui approvisionnent si bien et si régulièrement leurs rayons de nouveautés. 😉

  • Hans Fallada – Vie et mort du buveur de Jakob Hinrichs (traduit de l’allemand par Laurence Courtois)/ Denoël Graphics (2015) : Jakob Hinrichs mêle le roman Vie et mort du buveur d’Hans Fallada à la propre biographie chaotique de son auteur dans un roman graphique hommage au grand écrivain allemand.
  • La vengeance est un plat qui se mange froid et même très froid dans Le linge sale de Rabaté & Gnaedig/ Vents d’Ouest (2014) : une histoire qui ne m’a pas emballée plus que ça.
  • Une délicate évocation de l’adolescence servie par un graphisme superbe : Jane, le renard et moi d’Isabelle Arsenault et Fanny Britt/ La Pastèque (2013). Un de mes coups de cœur du mois !
  • Quatre mains pour évoquer l’enfance de ces deux gamines qui ont grandi non loin l’une de l’autre avec pour point commun, la peur. Celle qu’on instille en pensant protéger, celle qui tait aussi son nom, qui surgit au détour d’une information au journal télévisé et plane, omniprésente : Pendant que le loup n’y est pas de Valentine Gallardo & Mathilde Van Chelluyre/ Atrabile (2016).
  • Une autre jolie découverte chez Atrabile : J’ai tué Geronimo de Cédric Manche & Loo Hui Phang (2007), un roman graphique entre mensonges et faux-semblants… Troublant.
  • Lou Lubie que je connais depuis ses toutes premières publications réunionnaises (et même depuis bien plus longtemps encore…) livre avec cet album un témoignage (et un ouvrage didactique) sur la pathologie dont elle souffre (et qui a mis bien longtemps à être diagnostiquée) et qu’elle a peu à peu appris à apprivoiser : la cyclothymie. Goupil ou face de Lou Lubie/ Vraoum éditions (2016).
  • Grâce à un partenariat Babelio, j’ai pu découvrir le premier roman baigné par le soleil sicilien de Catherine Banner, La maison au bord de la nuit dont je vous ai déjà parlé ici.
  • Je ne pouvais pas ne pas emprunter ce nouveau titre de Thierry Murat ! J’ai découvert son travail graphique avec Les larmes de l’assassin (adapté du roman d’Anne-Laure Bondoux) puis Au vent mauvais (sur un scénario de Rascal), tous deux également édités chez Futuropolis (ah cette maison, je l’aime vraiment d’amour !). Cette fois, Murat signe également le scénario de ce très bel album où l’on suit les interrogations d’un homme parti en expédition photographique à la rencontre des Indiens et assistant, impuissant, à leur inexorable massacre. Réflexion sur la photographie, son rôle de témoin mais aussi sur la place que l’on donne à ses véritables envies, à ses aspirations souvent en contradiction avec le rôle que la société attend de nous, Etunwan est un album puissant. Le travail graphique très cinématographique de Murat nous immerge complètement dans le récit, au plus près du narrateur. A découvrir ! Etunwan, celui qui regarde de Thierry Murat/ Futuropolis (2016). Mo en parle très bien ici.
  • Cette fois ce sont les blogueuses que je remercie, du moins, toutes celles qui, mordues de ce fameux Paul, m’ont incitée à aller découvrir les albums de Michel Rabagliati. Une première rencontre donc avec le héros québécois dont l’accent a vite envahi ma chambre. Il est affaire de quotidien, rien de bien rocambolesque ou d’extraordinaire et pourtant ça fonctionne : on s’attache à Paul et sa douce, on sourit et s’attendrit de leur émotion de jeune couple devant cette nouvelle vie à deux qui s’annonce. En quelques pages à peine, on sent bien que Paul est devenu notre nouveau copain et qu’on est prêt à le suivre partout, à la pêche, à la campagne, au parc… 😉 D’ailleurs une autre aventure m’attend déjà dans ma PAL. Paul en appartement de Michel Rabagliati/ La Pastèque (2004).
  • Un peu en avance sur la saison, j’ai plongé à pieds joints dans l’été avec la jolie mimi adorable série de Zidrou & Jordi Lafebre, Les beaux étés. C’est notamment chez mon amie Laure que j’avais repéré cette pépite. Que dire ? C’est beau, c’est doux, c’est tendre, c’est joyeux comme l’été, ça a le goût de l’insouciance des vacances même si la vie cogne parfois, faisant fi de la saison. C’est revigorant et en ce moment, on a bien besoin ! Les beaux étés – tome 1. Cap au Sud ! & tome 2. La calanque de Zidrou et Jordi Lafebre/ Dargaud (2015 & 2016). Et… sortie du tome 3 le 2 juin !
  • J’ai retrouvé avec plaisir la suite de la bio dessinée de Riad Sattouf : le jeune garçon fait ce qu’il peut, comme il peut pour s’intégrer dans sa nouvelle vie au Moyen-Orient, notamment à l’école où sévit une maîtresse tyrannique qui ne jure que par le Coran. L’arabe du futur 2 – Une jeunesse au Moyent-Orient (1984-1985) de Riad Sattouf/ Allary éditions (2015).
  • Emotion garantie avec cet album touchant de Fabien Toulmé dans lequel il livre, sans masque, le choc des premiers jours, semaines, mois qui ont suivi la naissance de sa fille trisomique. Un album qui m’a rappelé celui tout aussi poignant de Jérôme Ruillier, Le coeur-enclume (éditions Sarbacane) découvert il y a quelques années. Ce n’est pas toi que j’attendais de Fabien Toulmé/ Delcourt (2014).
  • Le temps des sauvages (adapté du roman Manuel de survie à l’usage des incapables de Thomas Guntzig) de Sébastien Goethals/ Futuropolis (2016) que j’ai pioché par hasard (la preuve il s’agit d’une dystopie, ce qui n’est, en général, pas ma tasse de thé – enfin disons que je n’y vais pas naturellement dès lors qu’il s’agit ou de fantastique ou de futur plus ou moins proche). C’est un polar bien ficelé et énergique où les hommes quand ils ne sont pas des loups ne sont de toute façon plus tout à fait humains car génétiquement modifiés pour être plus performants et où la société de consommation, grandes enseignes et marques dictent leurs lois. Bref un futur pas si lointain… qui fait froid dans le dos.
  • C’est parce que Désirée et Alain Frappier étaient récemment à Toulouse pour la sortie de leur dernier album (euh j’ai raté les rencontres hein !) que je me suis intéressée à leur travail plutôt axé sur la BD sociale et historique (L’Algérie, la lutte pour l’avortement entre autres). La vie sans mode d’emploi, lui, est un récit autobiographique, celui d’une période de la vie de Désirée Frappier, alors qu’elle arrive à Paris – elle qui rêvait d’Hollywood – au début des années 80. A travers ses envies, ses déceptions, ses galères, ses histoires de couple, sa maternité, les deux auteurs livrent une véritable histoire des années 80 : musique, mode, politique, mobilisation des étudiants, etc. Véritable référence sur cette période, La vie sans mode d’emploi frôle peut-être parfois l’exercice pédagogique mais reste un bon témoignage de ces années tout feu tout flammes.  La vie sans mode d’emploi – Putain d’années 80 de Désirée et Alain Frappier/ Editions du Mauconduit (2014).
  • A partir de l’histoire de son grand-père qui a fui l’Allemagne nazie, Fanny Michaëlis livre un récit noir sur la guerre et la folie des hommes. Très peu de texte dans cet album étonnant par la force d’évocation des dessins. Le lait noir de Fanny Michaëlis/ Cornelius (2016).
  • Otto, l’homme réécrit de Marc-Antoine Mathieu/ Delcourt (2016) : Déception avec cet album que j’avais repéré depuis un moment en librairie. Je l’ai trouvé bavard et suis passée totalement à côté…
  • Découvert grâce aux chroniques enthousiastes et émues d’Antigone, Noukette et Jérôme, ce petit livre-là a aussi fait boum boum dans mon cœur. Montauban, une terrasse de café ensoleillée, j’ouvre A ma source gardée. Je le dévore d’une traite car comment abandonner Jeanne, cette toute jeune fille qui livre un grand cri d’amour – elle qui a déjà été « abandonnée » par Lucas ? Lui, c’est le garçon de l’été et puis des autres vacances, celui qu’elle retrouve pour faire l’amour et se sentir aimée. Celui qu’elle aime d’un amour sans retour. Un joli roman sensible et poignant. A ma source gardée de Madeline Roth/ Thierry Magnier (2015).
  • L’amour ferme les yeux (traduit de l’allemand par Volker Zimmermann) de Line Hoven/ L’agrume (2013) : voici encore un album repéré il y a un moment en librairie – j’en avais tout de suite aimé le titre et les illustrations à la carte à gratter. Line Hoven livre l’histoire de sa famille qui croise la grande Histoire : un de ses arrière grands-pères est allemand, élevé dans les Jeunesses Hitlériennes, l’autre est américain et a tout fait pour se faire enrôler, en vain, pendant la seconde Guerre Mondiale. Le fils de l’un fera la connaissance et épousera la fille de l’autre qui deviendront les parents de la narratrice. A travers quelques épisodes de vie et des reproductions de photos de famille, Line Hoven reconstitue, par petites touches et beaucoup d’ellipses, l’histoire originale de sa famille. Mais il manque quelque chose à cet album, un supplément d’âme, un peu de profondeur et de sentiment sans doute pour en faire un beau livre. Dommage !
  • Oh là là là là, comment vous parler du Groupe, le dernier opus jeunesse de Jean-Philippe Blondel ? Je pourrais vous dire qu’à travers ce récit d’un atelier d’écriture qui réunit quelques jeunes de terminale et deux professeurs pendant cinq mois, Blondel évoque subtilement le pouvoir de l’écriture. Chacun se dévoile plus qu’il n’aurait voulu, se révélant parfois à lui-même. Et Blondel, lui, nous même gentiment et fort agréablement par le bout du nez entre fiction et réalité. C’est fort, beau, émouvant, intrigant, troublant, ça habite longtemps. Ça vous va là ? A lire le très joli et juste billet de Laure : ici (et encore merci à elle de m’avoir fait un jour découvrir les livres de Jean-Philippe Blondel). Le groupe de Jean-Philippe Blondel/ Actes Sud Junior (2017).
  • Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon/ Editions Joëlle Losfeld (2017) : repéré dans la sélection de la nouvelle session des 68 premières fois, il s’agit d’un premier roman paru à la dernière rentrée littéraire d’hiver. Biographie romancée et hommage à Erik Satie, le roman a des allures de partition musicale dans son rythme si particulier. Mais si la magie a opéré au départ, le soufflé est un peu retombé en cours de lecture : une impression de tourner en rond parfois comme si l’auteur s’était peut-être un peu perdue en focalisant trop sur le style.
  • Alors qu’elle s’apprête à recevoir ses parents, une femme se livre à l’employée venue cuisiner. Elle est étrangère, ne comprend pas le français mais elle est là et c’est finalement ce qui compte. Là pour entendre l’évocation d’une vie et des blessures enfouies. Je suis restée un peu à distance de cette femme que je n’ai pas vraiment réussi à cerner, même si la fin du texte éclaire un peu le reste. Une légère blessure de Laurent Mauvignier/ Les éditions de Minuit (2016).
  • La forêt des renards pendus (d’après le roman d’Arto Paasilinna) de Nicolas Dumontheuil/ Futuropolis (2016) : entre Paasilinna et moi, y a un truc, c’est sûr alors une BD qui adapte le roman par lequel j’ai découvert cet auteur, je ne pouvais pas passer à côté. Et grand bien m’en a pris puisque j’ai retrouvé avec plaisir les personnages loufoques, l’histoire rocambolesque et cet humour si particulier à Paasilinna. Une adaptation très réussie !

Ouf ! c’est fini ! Et dire que je m’étais dit : « allez, toi qui as tant de mal à te remettre à chroniquer tes lectures, tente au moins un bilan en une ou deux phrases… »

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La maison au bord de la nuit – Catherine Banner

Ce roman, saga familiale située au large de la Sicile sur l’île de Castellamare, ouvre sur l’arrivée d’Amadeo venu s’y installer en tant que médecin. Il devient ainsi une figure locale, le premier médecin installé à demeure à Castellamare. Sur cette île baignée par la chaleur, résonnant des rires et des cris de ses habitants, accrochée à ses croyances – notamment celles entourant Sant’Agata – Amadeo va connaître la renommée, les rumeurs, l’amour, la paternité, une seconde vie aussi. Interdit d’exercer la médecine sur l’île par il Conte d’Isantu, redevenu maire, Amadeo relance l’ancien café du village et s’installe dans cette « Maison au bord de la nuit ». Personnage à part entière du roman, ce café au nom poétique sera le témoin du temps qui passe : la montée du fascisme et de Mussolini, la guerre et les absents qu’elle laisse derrière elle, l’avènement du tourisme, la crise des subprimes et ses conséquences. En son cœur balayé par la grande Histoire, la Maison au bord de la Nuit abrite avant tout l’histoire de l’île et toutes celles de ses habitants. Si Amadeo et sa descendance sur trois générations sont le pivot du roman, ils sont aussi et surtout les dépositaires d’un siècle de tourments, des bonheurs, des rires, des larmes, des naissances, des morts, des départs, des retours, des interrogations, des envies d’ailleurs, des petits et des grands miracles qui auront rythmé l’île. A l’image de ce carnet dont Amadeo n’aura cessé au cours de sa vie de noircir les pages des histoires et légendes murmurées par les habitants de Castellamare.
Agréable page-turner aux personnages véritablement attachants, La maison au bord de la nuit bruisse du chant des cigales, des embruns de la Méditerranée, de l’accent chantant des habitants ce petit bout de Sicile, et fait de Castellamare le reflet d’un monde en pleine mutation.

Merci à Babelio & aux éditions Presses de la Cité pour la découverte de ce roman !

La maison au bord de la nuit (traduit de l’anglais par Marion Roman). Editions Presses de la Cité/ avril 2017

Lire en octobre

Du côté des 68 premières fois, la belle aventure initiée par Charlotte :

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Un peu de polar, ça ne peut pas faire de mal :

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Incursion au rayon jeunesse :

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Côté bulles :

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Quelques titres de la rentrée littéraire mais pas que… :

cherfi-mapartdegaulois  goby-unpaquebot  blondel-06h41 vigan-jourssansfaim tongcuong-pardonnable

 

Et la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou au Collège de France :

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Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

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La jeune enfance de Mathilde, c’est le Balto avec Paulot le père et Odette la mère. Un café, place forte du village où tous viennent écouter Paulot et son harmonica le vendredi soir. Paulot qui sait si bien faire danser les gens. Mais l’enfance de Mathilde c’est aussi les bacilles, la maladie, les poumons qui s’épuisent, la peur dans les yeux des voisins et le sanatorium. Paulot puis Odette vont devoir aller s’y soigner – il ne reste alors plus personne pour s’occuper des enfants ni travailler, même peu, pour assurer le quotidien, même chiche. Mathilde est envoyée en famille d’accueil, son frère Jacques dans une autre, pendant qu’Annie, l’aînée, fuit, toute à sa vie, loin des tubards et de leur mauvaise réputation. Mais rien ni personne ne pourra empêcher Mathilde d’aimer ses parents, de rêver de danser dans les bras de son père, de réunir envers et contre tous cette famille dispersée par la maladie.
Quelle bout de femme que cette Mathilde, héroïne du dernier beau roman de Valentine Goby ! Elle lutte, sort les griffes, s’arc-boute, semble déjouer tous les mauvais coups de la vie. Et pourtant elle en prend des claques et du mépris mais jamais, elle n’oubliera Paulot et Odette ni Jacques, quitte à s’oublier elle-même, trop souvent. Roman porté par un amour incommensurable – celui d’Odette et Paulot, celui de Mathilde pour ses parents et son frère -, Un paquebot dans les arbres livre un très beau portrait d’enfant, de fille, de femme tout en nous plongeant dans les affres de cette maladie si redoutée, la tuberculose. Un mal qui réveille toutes les peurs, change les hommes qu’ils soient touchés directement ou non, qui décime les familles à tous les niveaux. Une belle réussite !

#MRL16 : merci à Price Minister pour cette belle découverte, lue dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2016 !

Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby. Editions Actes Sud/ 2016

Repose-toi sur moi – Serge Joncour

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Quand d’un coup, on s’embrasse, c’est que vraiment on n’en peut plus de cette distance, même collés l’un à l’autre on a la sensation d’être encore trop loin, pas assez en osmose, de là vient l’envie de se fondre, de ne plus laisser d’espace.

Aurore Dessage, styliste à succès, semble avoir tout pour être heureuse : un grand appartement lumineux et cossu au cœur de Paris, un mari figure du self-made man américain, deux enfants aimants. Mais depuis quelque temps, deux corbeaux ont chassé les tourterelles de la cour d’Aurore et tel un mauvais augure annonçant la fin d’un monde, tout se délite : sa boîte rencontre de grandes difficultés financières, son associé (et autrefois meilleur ami) Fabian ne lui adresse quasiment plus la parole et son mari est toujours trop occupé par ses propres affaires. Aurore se débat, isolée. Sans parler de ce voisin d’en face qu’elle n’apprécie guère – sans toutefois le connaître – et dont elle fait la fracassante et désagréable rencontre. Lui, c’est Ludovic, un grand bonhomme solitaire, comme en exil à Paris pour fuir sa vie d’avant : son enfance campagnarde, son ancienne ferme et la mort de sa femme. Recouvreur de dettes, il sillonne les banlieues de Paris et ses misères depuis deux ans. Pourtant quand Ludovic la débarrasse de ces deux oiseaux de malheur, Aurore plonge, reconnaissante, dans les bras de ce grand gaillard à la force tranquille. Massif et doux, Ludovic devient soudain ce refuge dont elle a tant besoin, cette oreille à qui elle peut enfin se livrer, cette force qui lui manque, un amant avec qui elle redécouvre l’amour. Et Aurore, l’élégante délicate, signe le retour à la vie de Ludovic, celle du sentiment et de la chair. Ces deux-là semblent n’avoir pourtant rien en commun, si ce n’est les failles et les illusions perdues. Chacun, à sa façon, comble les manques de l’autre, habitant l’un et l’autre leurs solitudes respectives. Mais l’amour ainsi surgi, quand on ne l’attend pas, porte sa part d’égarement et de désordre.

A quoi reconnaît-on un grand romancier ? Certainement à sa capacité à inscrire une histoire qui pourrait être banale – mais ici quelle histoire d’amour ! –  dans le monde qui l’entoure. Avec Repose-toi sur moi, Serge Joncour explore, avec une grande acuité, la solitude urbaine au milieu de ce monde grouillant toujours en mouvement, les apparences, les masques, l’amour de la terre – malmenée elle aussi -, la misère créée par nos sociétés de consommation, la mondialisation et ses sacrifices devant les sirènes du profit. Un grand roman !

Rentrée littéraire 2016
Repose-toi sur moi de Serge Joncour. Editions Flammarion/ août 2016

De nos frères blessés – Joseph Andras

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Avec De nos frères blessés, Joseph Andras réhabilite Fernand Iveton, seul condamné à mort européen de la guerre d’Algérie. La trentaine, l’ouvrier Fernand Iveton est arrêté alors qu’il vient de poser une bombe dans un local désaffecté de l’usine qui l’emploie. On est à Alger en 1956 à l’heure où les revendications pour une Algérie libre grondent et déchirent le pays. Ce jour-là, Iveton, communiste et militant indépendantiste, prend pour la première fois « les armes », sa manière de faire entendre sa voix, ses convictions d’homme grandi sous ce pays baigné de soleil. Il porte l’Algérie au cœur : pourquoi ses frères arabes n’auraient pas les mêmes droits que lui puisqu’ils partagent le même pays ? Bien que militant indépendantiste convaincu, Iveton rejette l’idée du sang versé pour la cause. Aussi pour cette première action de terrain, il s’assure qu’il n’y aura ni blessé, ni mort.
Arrêté avant même que la bombe n’explose, Iveton est jeté en prison, interrogé et torturé, jusqu’à ce qu’il craque un peu, tentant de protéger autant que possible, ses compagnons de combat. Même si son action a échoué, même si l’on peut prouver qu’il n’y aurait eu aucune victime, Iveton, au grand dam de ses avocats, sera condamné à la peine capitale, dans le silence assourdissant de la presse et de l’opinion françaises. La France a besoin d’un exemple, ce sera lui.
Le récit sombre, au style aride, de la détention et du procès de Fernand Iveton alterne avec celui plus lumineux de son enfance algérienne et de sa rencontre, jeune homme, avec Hélène, son grand amour qui deviendra son épouse et l’épaulera, comme elle le pourra, jusqu’à la fin. Le tout donne un roman maîtrisé, à l’incroyable puissance d’écriture, oscillant entre ombre et lumière, où l’horreur et la froideur du politique côtoient la douceur et les rêves de justice d’un homme amoureux et humaniste. Pas étonnant que le jury du Goncourt du Premier roman l’ait plébiscité alors qu’il n’était même pas sur les listes de sélection. Joseph Andras a du talent, c’est incontestable et crée déjà autour de lui une petite légende (en refusant le prix et toute apparition médiatique). Cette découverte est pour moi une des meilleures (enfin la meilleure ! – mais je n’ai pas tout lu) de la sélection des 68 premières fois, aventure initiée par L’insatiable Charlotte.

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De nos frères blessés de Joseph Andras. Editions Actes Sud/ mai 2016
Prix Goncourt du premier roman 2016

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Les mots de l’été

Mes « vacances » à moi se sont passées dans les livres, l’idéal pour s’échapper quand on ne part pas vraiment…

Dans le cadre des 68 premières fois :

poulain-legrandmarin regniez-notrechateau vasseur-lheurebleue weche-lesbrasseurs esteve-morosphinx khan-lesgrandesetpetiteschoses bugeon-lemondentier collongues-cequinoussepare andras-denosfreres ceci-morigami

 

Côté BD :

BD-delautrecote BD-enfancedalan BD-gueulenoir  BD-larabe1

 

Côté jeunesse :

kurt-quovadis jeunesse-grandmensonge

 

Rentrée littéraire 2016 (merci à Netgalley pour ces découvertes en avant-première) :

joy-laouleslumieresseperdent papin-leveil arditi-lenfantquimesurait

 

Deux livres qui se sont étrangement fait écho :

ernaux-jenesuispassortie bartelt-depuisquelleestmorte

 

Un récit :

leiris-vousnaurezpas

 

Littérature en vrac :

didierlaurent-lereste halberstadt-unecartdeconduite rosnay-moka demey-jedunaccident huston-leclubdesmiracles

 

Et j’ai toujours le nez dans :

ferrante-le-nouveau-nom

Hum hum, moralité : j’ai beaucoup lu, peu écrit… et plein de chroniques en retard 😦

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L’éveil – Line Papin

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Cela aurait pu être une banale histoire d’amour entre une jeune fille d’ambassadeur qui s’ennuie et un expatrié plus aventurier sous le soleil d’Hanoï. Mais ce que Juliet n’avait pas prévu, c’est qu’au-dessus de son histoire planerait l’ombre d’une autre. Pendant que la jeune Australienne se pâme d’amour, son amant français, lui, se consume plutôt pour Laura, son ancienne maîtresse impossible à oublier. Lui qui a cherché à fuir cette relation destructrice qu’il ne supportait plus ne réussit pas à faire table rase du passé. Et force est de constater que la gentille Juliet n’est pas Laura…

L’éveil commence étrangement par un long dialogue qui donne presque un ton théâtral à ce début d’histoire, puis, Line Papin nous fait entrer dans l’intime de ses personnages, Juliet et son amant français, et déroule subtilement le fil de cette double histoire d’amour. Il y a de la passion, de la sensualité, de la tragédie dans ce premier roman signé par une toute jeune auteure d’une vingtaine d’années, mais sans eau de rose – il s’agit d’amour brut avec son lot de douceurs, de caresses, de larmes et de blessures. Même si ce n’est pas un coup de cœur pour moi, voilà assurément une nouvelle arrivée dans le monde littéraire qui va se faire remarquer.

NG-pro_reader_120Merci à NetGalley pour la découverte

Rentrée littéraire 2016
L’éveil de Line Papin. Editions Stock/ août 2016

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Là où les lumières se perdent – David Joy

 

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Jacob a grandi, comme il pouvait, entre un père dont l’activité de garagiste sert à blanchir l’argent d’activités bien moins avouables et une mère complètement droguée. Bien que lucide et critique sur la situation, Jacob s’est fait une raison : il ne pourra jamais sortir d’ici, de ce bled que de toute façon peu de monde quitte vraiment – ça vous colle à la peau, vous englue et annihile tout forme d’ambition. Mêlé à une sombre affaire de son père qui tourne mal, Jacob tente de refuser la corruption, la violence qui semble être la vie de son père. Et puis il y a Maggie, son ancienne petite amie qu’il n’a jamais cessé d’aimer et qui lui offre à nouveau cet amour dont il se sent indigne. Jacob voudrait réparer les fautes, ne pas trahir, aider mais comment accéder à la rédemption dans un monde où le mal semble la norme ?
Incisif et efficace, Là où les lumières se perdent est un livre qui mord et ne vous lâche plus jusqu’à la dernière page. On assiste, impuissant, à la descente aux enfers de Jacob, être sensible et lucide happé inexorablement par ce monde auquel il voudrait échapper. Un roman dur et sombre qui fait mouche.

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Merci à NetGalley pour la découverte de ce titre avant parution

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Là où les lumières se perdent de David Joy (traduit de l’américain par Fabrice Pointeau). Editions Sonatine/ août 2016

Notre château – Emmanuel Régniez

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« Notre château », c’est la grande demeure où vivent quasi-reclus Octave et sa sœur Vera. Ils y ont emménagé voilà une vingtaine d’années, à la mort brutale de leurs parents dans un accident de la circulation. Le père avait hérité ce jour fatal de cette grande maison, sans avoir le droit d’y habiter lui-même.
Il flotte sur cette immense bâtisse et ses habitants un halo de mystère. Seul Octave sort, immuablement, le jeudi : il se rend en ville en bus pour y acheter des livres pour Vera et lui-même. Sinon… rien. Les journées sont réglées comme du papier à musique ; rien ni personne ne vient troubler leur apparente tranquillité et leurs besoins, à part littéraires, semblent inexistants.

On peut penser que je suis déconnecté du monde. Mais ce n’est pas le cas. Je suis attentif au monde qui m’entoure. Je ne m’intéresse pas à l’actualité, je n’aime pas le bruit du monde. Oui, je ne peux porter ce bruit, ce monde, il me semble tellement lourd, tellement pesant. Mais je crois que je suis sensible au monde, j’y prête attention. Quand je sors le jeudi, quand je vais en ville, je regarde, je capte, je saisis ce monde qui bouge autour de moi. Je regarde ces bouts de vie qui évoluent autour de moi. Un moment, je notais ce que je voyais. Un moment, je notais ces bouts de vie. J’avais pensé en faire un livre, un roman, qui aurait été composé de ces fragments de vie vus le jeudi. Des vies vues. Des vies imaginées. Des vies fantasmées. Quelque chose qui aurait été au-dessus du monde, mais qui aurait été aussi le monde. Pas le bruit du monde, mais son murmure. Le doux murmure de la vie et de la mort. (…)

Un jeudi, Octave croit apercevoir dans un bus, sa sœur Vera – elle qui pourtant n’a jamais pris, ne prend jamais et ne prendra jamais le bus… Réalité, illusion d’optique, hallucination ? Cette « vision » marque pour Octave le début d’un changement dans sa vie si établie, sorte de glissement dans un monde parallèle où il ne serait plus tout à fait lui-même.
Roman aux allures fantastiques, hommage certain aux grands noms de la littérature gothique, Notre château est un livre troublant. La langue lancinante, répétitive des premières pages – parfois à la limite de l’agacement – est comme un tourbillon qui nous enveloppe pour mieux nous mettre en dehors d’une réalité tangible, un peu comme la chute d’Alice dans le terrier.
Un exercice original que j’ai trouvé plutôt réussi tant Notre château laisse une étrange impression une fois le livre refermé…

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Notre château d’Emmanuel Régniez. Editions Le Tripode/ janvier 2016