Indian Creek – Pete Fromm

En acceptant de venir ici, j’avais dans la tête une vague idée de liberté : n’obéir à personne, ne faire que ce que je voulais. Il me semblait maintenant avoir négligé le fait tout simple que, même si je pouvais faire tout ce qui me chantait, et à n’importe quel moment, il n’y avait rien à faire.

En se retrouvant seul devant la tente qui sera son habitat pendant les sept mois à venir, le jeune Pete se remémore, un peu effrayé, les circonstances qui l’ont mené là. Si ses rêves d’aventure et de grands espaces n’y sont pas étrangers, c’est surtout sa naïveté et sa capacité à l’incertitude qui semblent avoir mené le jeu. Et c’est ainsi que le jeune homme est embauché à la surveillance des œufs de saumons à Indian Creek, en plein cœur des Rocheuses. Sept mois de solitude en pleine nature avec un poêle, une tente et une jeune chienne.

J’étais venu ici pour avoir une histoire à raconter, mais il se passa un certain temps avant que je ne trouve quelque chose à dire. 

Désormais classique du nature writing, Indian Creek raconte la nature dans ce qu’elle peut avoir à la fois de plus hostile et de plus enchanteur. Avec beaucoup d’autodérision, Pete Fromm relate cette expérience unique qui a contribué à faire de lui l’écrivain d’aujourd’hui. Son récit teinté d’humour ne cache rien des difficultés rencontrées dans l’isolement et la rigueur de l’hiver. Petit à petit, le jeune homme inexpérimenté va apprendre à apprivoiser la nature environnante, à l’écouter, à se laisser surprendre par sa beauté, à observer les moindres changements. Et lors de ces mois de solitude, c’est aussi lui-même que le jeune Pete va découvrir.

Après un hiver passé à rêver de m’échapper quelques jours, je n’avais plus envie de sauter dans mon camion pour m’en aller. Je restai dans la montagne à regarder le printemps s’installer et transformer mon univers.

Coup de cœur pour cette lecture dépaysante, sortie de ma PAL pour le #challengegallmeister de Chinouk & Readlookhear !

Indian Creek de Pete Fromm [traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère]. Editions Gallmeister, collection Totem/ 2010.

Et une sortie de PAL, une !
Et une nouvelle escale dans le Tour du Monde en 80 livres imaginé par Bidib

Simone et moi – Simone F. Baumann

Ce pavé graphique regroupe une partie de travail de l’artiste suisse Simone F. Baumann, initialement paru en fanzine. De courts épisodes comme autant d’entrées dans le fort intérieur de Simone, jeune femme d’une vingtaine d’années, où se mêlent angoisses diurnes et cauchemars nocturnes. Vivre, affronter chaque jour le monde est une épreuve. Enfant déjà, Simone s’était créé un rituel de petits gestes, d’interdictions quasi maléfiques : de tics en TOC, l’alter ego de l’artiste sombre dans la dépression.
Trait noir et ambiance morose et violente mettent en images l’angoisse, l’hypersensibilité, la difficulté à être au monde. Simone se cogne au mur de la « normalité » qu’attendent d’elle notamment ses parents.

Fais donc au moins un truc positif, une BD avec du bonheur et de la joie.

Alors peut-être dans le dessin, dans l’autobiographie fragmentée trouve-t-elle le courage de continuer, une manière d’affronter les regards un peu plus apaisée. Le livre ne le dit pas mais le travail de Simone F. Baumann fait assurément mouche par la sincérité de cette mise à nu et le pouvoir d’évocation de ses planches à l’encre de chine. Un autoportrait expressif qui concentre les appréhensions, les incertitudes quand on se tient au bord du gouffre entre enfance et âge adulte.

Simone et moi de Simone F. Baumann [traduit de l’allemand (Suisse) par Martin de Halleux avec la complicité de Thomas Ort]. Editions Martin de Halleux/ 2021.

Cette semaine, c’est chez Moka que ça se passe !

Beauté – Kerascoët & Hubert

Lasse de son physique ingrat et de son fumet de poisson, la jeune « Morue » se désespère. Elle se rêverait bien aussi belle que les princesses promises aux rois. Mais entre sa basse extraction et sa laideur, aura-t-elle un jour droit à l’amour, se lamente-t-elle. Il n’y a bien que Pierre qui ne se moque pas d’elle et semble même franchement l’apprécier. Ce qui n’est d’ailleurs pas au goût de la mère du jeune garçon qui rêve meilleur – en tout cas plus joli – parti pour son fils. Un jour de grand désespoir, au bord de l’étang, Morue défait, par le hasard d’une larme versée, un sort. Elle libère ainsi la fée Mabel qui lui promet en remerciement d’exaucer un vœu. Et puisque sa modeste condition ne lui a pas donné le droit aux fées au-dessus du berceau, Morue demande ce qui lui fait tant défaut et qui, croit-elle, changerait sa vie à jamais : la beauté. La jeune fille ne croit pas si bien dire puisqu’à peine le sort jeté, chaque regard croisé ne voit plus en elle que la plus belle créature que la terre ait portée. Un vœu exaucé qui se révèle une véritable malédiction. Car les hommes ne peuvent, devant tant de perfection, se contenir et quelque soit leur âge, ils n’ont plus qu’une idée : la posséder, violemment, rageusement, férocement. Ils n’ont que faire de son consentement. Devant le chaos hormonal et sexuel, les femmes chassent Morue et sa mère du village. C’est en tentant d’échapper à ses incontrôlables agresseurs que Morue fait la connaissance d’Eudes, jeune chevalier, lui aussi tombé sous le charme. Il la rebaptisera « Beauté ».

Tu veux tout et son contraire.

Si Beauté a désormais ce dont elle rêvait et un homme qui l’aime, la jeune femme s’ennuie chaque fois que son amant doit aller chasser et s’occuper de ses terres, bref bosser quoi. Alors, lorsque c’est pour la guerre qu’il la quitte avec force promesses de retour, Beauté se languit tant et plus que d’impatience en mauvais conseils, elle va chercher d’autres bras pour se consoler. Et pas n’importe lesquels : ceux du roi en personne, qui, lui aussi ensorcelé au premier regard, est prêt à renier reine et rejeton princier pour les beaux yeux et les promesses d’amour et de plaisir de Beauté. Mais rien n’est simple avec Beauté. Et si la vie dont elle a tant rêvé n’était qu’une illusion ? Si le roi met tout en œuvre pour lui fabriquer un monde idéal, il n’en demeure pas moins qu’il a un royaume à gérer et une guerre à affronter. Mais le sort qui enveloppe Beauté et les intrigues de cour compliquent la donne et font tourner les têtes, quand elles en tombent pas.

Quel plaisir de retrouver dans cette série le trait et les couleurs d’Hubert ! Décidément cet artiste avait le talent de suggérer tellement dans ses dessins. Inconstance et mensonges jalonnent ce conte et cette duplicité est merveilleusement rendue graphiquement : le dessin d’Hubert rappelle sans cesse que sous les traits parfaits de Beauté se dissimulent Morue et ses oreilles décollées, ses traits ingrats, son besoin de plaire, sa peur de ne pas être aimée, à l’origine de bien des catastrophes. Personnage à l’innocence frôlant la bêtise, sans cesse ballotté entre un fantasme de vie et la réalité, Morue se cogne régulièrement aux conséquences de ses choix peu réfléchis. Rêvant que le monde qui l’entoure soit synonyme de beauté, la jeune femme se retrouve entourée au fil de ses aventures d’une extrême violence. Pourtant, elle semble rarement en tirer des leçons et c’est peut-être là que le bât blesse un peu côté scénario. Les mésaventures semblent se répéter pour arriver à un dénouement que j’ai trouvé très (trop ?) hâtif. Une lecture somme toute bien agréable et un vrai coup de cœur coté graphique, malgré un bémol pour le troisième tome que j’aurais préféré un peu plus appuyé sur l’évolution de Morue/ Beauté.

Beauté – 1. Désirs exaucés (2011), 2. La Reine indécise (2012), 3. Simples mortels (2013). Éditions Dupuis.

Cette semaine, les bulles sont à retrouver chez Stephie !

Un poisson sur la lune – David Vann

Lorsque Jim Vann débarque en Californie, ce n’est pas pour un voyage d’agrément. En pleine dépression, ses tendances suicidaires font de lui un homme dangereux, avant tout pour lui-même. Aussi son frère Doug est-il chargé de veiller sur lui, entre rendez-vous chez le psychiatre et visites familiales. Pour Jim, chaque instant est le dernier : les derniers câlins à ses enfants, la dernière visite à ses parents bien que chacun.e dans sa famille essaie de le rattacher à la vie. Mais sa profonde dépression et son humeur qui joue au yoyo le rendent exécrable, provocateur en diable, en proie aux obsessions. Dentiste aux revenus plus que confortables, Jim n’est plus aujourd’hui qu’un homme poursuivi par le fisc, isolé dans sa maladie et sur les terres glacées de l’Alaska, qui se retourne à regret et impuissant sur ses deux mariages avortés, sur le père qu’il ne sait pas être, sur les choix qui l’ont peut-être conduits là.

– J’ai essayé, Papa, dit Jim. C’est ce que j’ai envie que tu saches, je crois. Je ne me suis pas simplement effondré. J’ai lutté pendant des centaines, peut-être des milliers d’heures.

– Ce n’est pas une lutte, dit son père. C’est la vie. On la vit, c’est tout.

– Ce n’est pas une raison suffisante.

Jim, terrible double littéraire du propre père de David Vann, habitait déjà l’œuvre de l’auteur américain, dans Sukkwand Island notamment ou encore dans les nouvelles du recueil Le Bleu au-delà (chez Gallmeister). Jim, c’est aussi ce père qui s’est suicidé alors que son fils avait 13 ans, marquant à jamais le jeune David. Dans ce roman aux frontières du réel, David Vann explore le fatal mécanisme de l’auto-destruction et nous plonge, trois jours durant, dans un véritable enfer : celui d’un homme à la conscience aiguë qui a renoncé, le sait, le dit, se heurte au refus de ceux qui l’entourent. Un livre pas toujours aisé à lire tant il nous entraîne dans les obsessions, à la fois dérangeant et captivant par son capacité à faire entendre le cri assourdissant d’un homme plongé dans la plus noire des nuits.

Un poisson sur la lune de David Vann [traduit de l’américain par Laura Derajinski]. Editions Gallmeister/ 2019.

Une lecture pour le #challengegallmeister (à retrouver ici) et l’occasion de sortir un livre de ma PAL pour l’objectif PAL d’Antigone.

Véro – Edmond Baudoin

Voilà un livre qui sommeillait dans ma PAL depuis je ne sais combien d’années. Il m’avait été offert en raison de son titre. C’est peut-être cette anecdote qui me l’a fait plus ou moins – mais jamais tout à fait – oublié. Il y a deux jours je l’ai vraiment ouvert, et puis je me suis assise et avec William j’ai plongé, dans sa banlieue pourrie où chacun rêve d’évasion à sa façon, derrière les façades tristes au coin desquelles on peut tomber sur les flics. J’ai vu sa douceur : le regard qu’il pose sur le SDF quand plus personne ne semble le voir, la promesse au vieil Antoine, et puis son amour pour Véro. Mais Véro, elle aime aussi l’héroïne. Et William n’a plus envie de partager.


Comment parler de ce récit à la fois court et d’une si grande densité ? Le trait de Baudoin imagine des contours mouvants à ce personnage touchant. La tête comme prise dans une cage, William se confond parfois avec ce qui l’entoure, comme si son quartier tout entier le contenait, le contraignait. Il se fond dans les rencontres aussi. Il s’imprègne de la douceur ici, d’une sensation de liberté là. Parce qu’il aime à croire, William, malgré tout ce qui se dresse, malgré tous ceux qui le pressent, qu’ « y’a pas des prisons partout ». Alors sa liberté, il va se l’offrir.
Un superbe petit récit graphique où se déploie tout le talent d’Edmond Baudoin quand sous son trait sombre naît une incroyable poésie.

Véro d’Edmond Baudoin. Editions Mécanique Générale – Les 400 coups/ 2005 (1ère édition en 1998 chez Autrement) – [épuisé]

Les lectures pour ce premier rdv BD de l’année sont à retrouver chez Moka.
Et cette sortie de (vieille) PAL inaugure aussi le 1er objectif PAL de 2022, l’immanquable RDV organisé par Antigone.

Touchées – Quentin Zuttion

Lucie se couche tous les soirs avec un couteau tout près de l’oreiller, proie éternelle de sa propre peur depuis qu’elle a fui son mari violent. Tamara s’oublie dans une sexualité rude et agressive. Et Nicole vit en quasi recluse. Le hasard les réunit au sein d’un atelier d’escrime thérapeutique. Le hasard ? Le traumatisme plutôt car toutes les trois – et toutes les autres inscrites à cet atelier – ont subi des violences. A mesure que chacune se libère, que les corps se déscrispent, qu’elles s’autorisent à être au monde et à laisser affleurer les rires naît entre toutes trois l’amitié. Une relation créée petit à petit dans cette renaissance que chacune appréhende à sa façon.

Je ne veux pas être forte, je ne veux pas être courageuse, je veux retrouver ma légèreté.

Les aquarelles de Quentin Zuttion oscillent entre douceur pour dire les hésitations et force implacable quand elles prennent possession de la pleine page, libérant d’un cri tant d’années de rage et de larmes rentrées. Chaque personnage dévoile peu à peu son histoire et l’on a le coeur serré de tant d’horreurs subies, le souffle coupé parfois devant ces corps courbés enfin libérés. Et le sourire aussi devant cet avenir un peu plus dégagé, qui peut enfin être envisagé.
Avec Touchées, Quentin Zuttion offre un angle original pour aborder la question des violences faites aux femmes et celle, tout aussi délicate, de la reconstruction quand l’estime et l’espérance ont été si sauvagement piétinées.

Touchées de Quentin Zuttion. Editions Payot Graphic/ septembre 2019.

Nous – cie MMCC

Il est parfois des artistes dont l’univers vous murmure inexorablement à l’oreille et le travail de la chorégraphe et danseuse Marianne Masson est, pour moi, de ceux-là. Lors de ma découverte de son solo Un autre, s’il vous plaît, j’avais été touchée par sa capacité à montrer toutes nos parts cachées, tous les multiples de nous-mêmes (j’en avais parlé ici).

Dans la performance interactive Piège-moi, Marianne Masson bluffe par son énergie et son pouvoir caméléon : enfilant un nouveau costume à chaque plage musicale et thème lancés, se coulant dans le son qui déboule sur scène, sa danse improvisée parle à toi, à moi, à nos êtres d’apparence, de vous, de nous, de ce(ux) qui se dissimule(nt) aussi sous les masques.

Avec Nous, dernière et toute neuve création de la Cie MMCC, Marianne Masson délaisse le plateau mais elle est partout dans cette chorégraphie qui sans cesse la rappelle aux spectateur·trice·s, tant la gestuelle, une coiffure ici, une pièce de tissu là troublent par la ressemblance. « Nous » comme la réunion de trois interprètes au plateau dans un partage festif : amis ou pas, qu’importe, mais ensemble alors que, depuis deux ans, la crise sanitaire crée l’empêchement de nos rassemblements.

« Nous » comme autant de « moi » rassemblés dans ce décor qui se révèle multiple ou unique suivant le regard que l’on y pose. Un fauteuil, une chaise, un sofa : trois lieux pour trois solitudes. Ou trois morceaux d’un même tout dans lequel évolue la multiplicité de l’être. Si ces trois-là n’étaient finalement qu’un : autant de facettes du même être qui donne ici à voir sa complexité faite d’attentes, de vertiges et d’ombres tapies ?

Trouble dans le temps pour cette proposition où Marianne Masson convoque une danse théâtre empreinte de surréalisme. Il se loge dans certains tableaux le souffle d’une parenté avec la belge Peeping Tom* quand tout se délite, se délire jusqu’à l’excès. Les longues plages musicales obsédantes agissent comme le ronron de nos temps enfermés à tourner entre les murs et en nous-mêmes. Et dans les allers et retours d’un temps qui se joue de toute structure, chacun dessine son passé, son ici et maintenant, et son devenir.

Au service d’une chorégraphie qui magnifie nos petites et grandes folies, le trio formé par Lucien Brabec, Juliette César et Anne-Laure Chanelle se révèle d’une superbe maitrise. Et dans les balbutiements du temps, dans la violence d’une chute ou la douceur d’une main tendue se raconte tout un monde : nous.

(* compagnie de danse contemporaine belge)

NOUS [danse-théâtre, architecture & surréalisme] – cie MMCC

Chorégraphe Marianne Masson – Interprètes Lucien Brabec, Juliette César et Anne-Laure Chelle – Regard extérieur Mario García Sáez – Compositeur Guillaume Pique – Créateur lumière Fabien Le Prieult

La désolation – Appollo et Gaultier

Difficile de parler de cet album sans divulgâcher une partie de l’intrigue. Tentons donc l’exercice : cet album signé Appollo et Gaultier ouvre sur l’embarquement d’Évariste – qui s’appelle en réalité Jean-Louis Payet – à bord du Marion Dufresne. Au départ de La Réunion, le bateau, reliant habituellement les terres australes et antarctiques françaises (TAAF) pour des expéditions scientifiques, accueille également à son bord quelques « touristes » en quête d’aventure extrême. Mais Evariste, lui, que vient-il chercher ? Ou peut-être est-il plus juste de demander ce qu’il cherche à fuir avec tant de conviction, se choisissant même un prénom d’emprunt comme pour mieux s’effacer.

Le temps de la traversée, notre héros va partager quelques ivresses avec les touristes et scientifiques embarqués avant que le froid de l’air qui entoure l’archipel des Kerguelen annonce l’arrivée sur ces terres préservées. C’est dans ce paysage hostile qui ne se laisse pas facilement apprivoiser, sur l’île de la Désolation, que la vie d’Évariste va basculer.

Le dessin aux contours sombres de Christophe Gaultier soutient un scénario entouré de mystères. Les paysages escarpés aux pointes acérées semblent, dès la première apparition, une menace, accentuant la tension jusqu’à la dernière vignette.

Tout·e Réunionnais·e a entendu parler du Marion Dufresne et ses missions au bout du monde et, en mêlant ici fiction et réel, La Désolation ouvre à tou·te·s les portes de ce navire qui mouille régulièrement dans un port de La Réunion. Et malgré le froid et l’effroi qui saisissent en feuilletant l’album, cette lecture agite aussi l’appel de la grande aventure, titillant la curiosité pour ces terres du bout du monde.

La désolation d’Appollo & Gaultier. Éditions Dargaud/ septembre 2021.

Le rire des déesses – Ananda Devi

Le rire des déesses nous plonge au cœur de la Ruelle, un quartier fangeux d’une petite ville du Nord de l’Inde, où les prostituées n’attendent plus grand-chose de la vie. C’est là que vivent Veena et sa fille Chinti – une gamine grandie sans nom et qui attend entre les cloisons que les hommes aient fini leur commerce de chair avec sa mère. « Chinti » signifie « la fourmi », c’est le nom que s’est attribuée toute seule cette petite fille que sa mère ne sait pas aimer. Heureusement, elle a bien droit à quelques caresses et gestes tendres de la part des femmes du quartier. Parce qu’elle irradie, Chinti, et tel un feu-follet, elle ramène dans les gorges de ces femmes blessées un rire qu’elles pensaient avoir oublié. Cette gamine c’est comme un éclat de joie. Et c’est bien ainsi que la voit Sidhata qui vit dans la maison d’à côté. Ce n’est pas une prostituée mais elle partage avec ces dernières la même mise à l’écart de la société. Sidhata est ce qu’on appelle une hijra : une femme née dans un corps d’homme. Autant dire une anomalie, un accroc que la société préfère cacher.
L’aura de l’enfant-fourmi n’échappe pas non plus à un homme : Shivnath, un swami, client de Veena. L’homme de Dieu – qui voue surtout un culte à sa propre personne – tombe amoureux de cette gamine haute comme trois pommes et réussit, à force de promesses de protection et de vie de princesse, à l’enlever. Devant l’horreur à venir, c’est un front de femmes, jusqu’ici laissées pour compte voire pestiférées, qui va se lever pour sortir Chinti des griffes de Shivnath.
Avec ce beau roman, l’autrice mauricienne d’origine indienne Ananda Devi nous mène au cœur d’une Inde, éprise de croyances et de traditions. Elle pose, à travers les yeux de sa narratrice, la hijra Sidhata, un regard aiguisé et critique sur la religion et ses petits arrangements et les contradictions d’un pays qui n’est pas tendre avec les femmes. L’homme du livre, Shivnath, incarne à lui seul les ravages d’un pouvoir égoïste qui ne sert que ses propres intérêts et se joue de la fascination pour les signes extérieurs de richesse saupoudrés d’un peu de sainteté d’un peuple qui ne connaît que la misère.
Cette histoire de classe, de mépris, de scintillement éphémère, de désir interdit et de révolte dépasse les simples frontières d’un quartier, la Ruelle, ou même d’un pays, l’Inde, tant elle fait écho à l’histoire du moment de nos sociétés occidentales, où l’on se crée des dieux de pacotille au gré des modes parce qu’il faut bien rêver, où l’argent et la notoriété font autorité, où certains s’autorisent à franchir les limites en se protégeant derrière les trompettes de la renommée. Une histoire où la révolte jaillit aussi, là où ne l’attendait pas, ici dans une sororité née dans la boue. Ces femmes qui n’ont jamais partagé que leurs solitudes se lient, se portent, s’épaulent, s’arment de la volonté des unes et des autres pour former une flamboyante armée de déesses dont les rires résonnent encore longtemps après avoir refermé le livre.

Tous fourmis sur leur chemin de cendres, marchons, marchons, la fatigue importe peu, c’est la vie qui fatigue, rien d’autre, nous aurons bien le temps de nous reposer après, alors marchons dans ce soit-disant pèlerinage où la horde ruine la terre et la rend stérile, où l’on vole, viole, tue, meurt, tout cela au nom des dieux. Poursuivons, marchons, parce qu’il n’y a pas le choix : immobiles nous serons piétinés comme les herbes, comme les plantes, comme les vers, comme les fourmis. Autant par les hommes que par les dieux, s’ils existent !

Le rire des déesses d’Ananda Devi. Editions Grasset/ septembre 2021 – Prix Femina des lycéens.

Feuilles d’octobre

Un mois débuté difficilement tant la fatigue et la surcharge de travail ne laissaient plus assez d’énergie pour grappiller quelques pages. Mais une fois le rythme revenu, les lectures d’octobre m’ont menée sur des chemins aux paysages variés.

En Iran d’abord avec La Muette de Chahdortt Djavann (Flammarion) – terrible récit de la condition des femmes sous le régime taliban -, puis dans les eaux du Finistère avec Rade amère de Ronan Gouézec (Le Rouergue), le temps d’un roman noir en forme de tragédie baignée de pluie et d’embruns. Sur les mers encore grâce à Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam), un beau premier roman à l’atmosphère fantastique, porté par une plume envoûtante qui enveloppe à la manière de cette brume qui soudain fige l’horizon, fait trembler les corps et palpiter autrement les cœurs de l’équipage et de sa capitaine.
J’ai marché aussi dans les Pyrénées avec Zoé Cosson du côté d’Aulus, village ariégeois qui donne son titre à ce talentueux premier texte (paru chez Gallimard – L’arbalète) si plein de tendresse dont j’ai parlé ici.

Avec Le goût de la viande de Gildas Guyot (Points), j’ai surtout connu le dégoût de la guerre et de ses traumatismes. Une écriture vivante, évocatrice qui donne le haut-le-cœur face à Hyacinthe et ses bestiales envies.
A l’autre bout du monde, il y avait un ours marquant à jamais l’anthropologue Nastassja Martin, dans sa chair d’abord mais aussi bien plus profondément. Avec Croire aux fauves (Verticales), la jeune femme livre le récit introspectif de cette inoubliable rencontre, peut-être pas si hasardeuse.
Cap sur le sud des États-Unis avec le poignant Mémorial Drive de Natasha Tretheway (L’Olivier) dans lequel l’autrice, tel un devoir de mémoire, convoque l’histoire de sa mère – assassinée par son second mari -, entre violence ségrégationniste et violences conjugales.
Puis direction l’Irlande avec Desmond Hogan et ses Feuilles d’ombre (Grasset). Dans ce pays où la langue des poètes affleure sans cesse, la rencontre de quatre jeunes gens entre amitié, amour, déceptions et désillusions.

Il y aura eu aussi la découverte de l’ « autobiographie mouvante » de la britannique Deborah Levy. Avec Ce que je ne veux pas savoir (éditions du Sous-Sol), Deborah Levy convoque l’enfance sud-africaine sous apartheid, le combat politique d’un père synonyme d’absence, l’exil en Angleterre, l’identité et l’écriture. Dans le second opus, Le coût de la vie, c’est une quinquagénaire fraichement divorcée que l’on retrouve pédalant entre son atelier et son appartement sur la colline, entre écriture et courses pour ses filles qu’elle élève. Une vie multiple où les mots, toujours, sont une nécessité. Deux textes vibrants de vie car Deborah Levy livre une autobiographie in media res, loin des codes rétrospectifs habituels du genre.
Autre autrice, autres mots : ceux-là claquent et percutent, crus quand ils racontent la sexualité sans fard. Lisette Lombé, la poétesse belgo-congolaise scande ici sa féminité, son corps, son genre, sa couleur de peau aussi. Venus Poetica ou les contours d’une femme libre (chez L’arbre à Paroles).
Antigone forever dans mon coeur alors toujours avide de découvrir une nouvelle ré-écriture du mythe, j’ai ouvert avec curiosité celle d’Anne Carson. Avec Antigonick (chez L’Arche), l’autrice canadienne propose une version ramassée de la pièce, lui conférant un souffle véritablement puissant, entre la radicalité poétique de son héroïne et la bouffonnerie grotesque de Créon.


Puisqu’il n’ait jamais trop tard pour bien lire, découvrir enfin, avec éclats de rire à l’appui, le premier volet du célèbre Loup en slip de Lupano, Itoïz et Cauuet (Dargaud). To be continued !
Du côté de la jeunesse toujours, un court roman d’Alain Damasio : un récit haletant pour cette dystopie, où les « brightphones » ont pris le pouvoir, qui interroge avec intelligence notre rapport aux nouvelles technologies (Scarlett et Novak paru chez Rageot)

Une escapade en poésie avec J’ai fermé mes maisons de Marianne Catzaras (éditions Bruno Doucey) dont j’ai déjà parlé ici.

On m’avait conseillé de dire ce que je pensais à voix haute plutôt que dans ma tête, mais j’ai décidé de le faire par écrit. […] J’ai trouvé un stylo et j’ai essayé de mettre des mots sur mes pensées. En gros, ce qui a jailli sur la page en sortant du stylo rassemblait tout ce que je voulais pas savoir.

Tout ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy [traduit de l’anglais par Céline Leroy] – éditions du Sous-Sol.