Les miroirs de Suzanne – Sophie Lemp

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Plonger dans la lecture des Miroirs de Suzanne de Sophie Lemp, c’est assister à une double (re)naissance. Celle de Suzanne d’abord, femme de quarante ans au quotidien bien rôdé qui se voit un jour dérober les carnets qu’elle a tenus adolescente et jeune femme. Comme une partie de sa vie envolée : l’adolescence, les premiers émois, un amour fou et impossible, la première fois, le temps volé dans une chambre d’hôtel. Celle de Martin aussi, jeune homme qui pédale pour s’oublier et trouve un jour par hasard ces carnets volés dans une poubelle. Sans réfléchir, il les ramène chez lui et explore l’intimité de cette femme dont il ne connaît rien : ses doutes, ses joies, l’amour naissant, la passion, l’amour absolu.

Alors que Suzanne se met à écrire pour reconstruire son histoire, celle d’un amour passionnel avec un écrivain qui avait presque trois fois son âge, Martin retrouve lui aussi peu à peu les gestes de la création et un certain goût à la vie. Chacun des personnages, liés par ce fil intime sans tout à fait le savoir, sont confrontés aux renoncements nécessaires pour se reconstruire durablement, pleinement, sereinement, et trouvent le chemin du deuil des amours anciennes pour pouvoir enfin aimer et se laisser aimer vraiment. Dans ce premier « véritable » roman de Sophie Lemp – après Le fil et Leur séparation, récits autobiographiques – on retrouve la plume sensible d’une auteure qui sait sonder les bouleversements tus, les jardins secrets : notre part la plus intime.

Dans le petit miroir accroché au mur, elle se regarde. Son reflet au-dessus du lavabo d’un restaurant, après avoir échangé son premier baiser avec Adrien, cet enfin ! qui lui était venu. Son corps tout entier observé après avoir pris un bain chez Serge un dimanche d’octobre. L’éclat de sa peau dans les toilettes de l’hôtel où elle venait de faire l’amour avec Antoine. La lumière tamisée d’une cabine d’essayage dans laquelle Vincent l’avait rejointe tandis qu’elle passait un nouveau soutien-gorge. Un premier cheveu blanc révélé dans la glace ronde de son poudrier, alors qu’elle avait accouché de Louise quelques heures auparavant. Dans les miroirs de Suzanne, une crainte toujours assombrissait la joie. La peur de se tromper, de souffrir, de ne pas savoir, de regretter. Ce soir, elle remarque l’absence de voile sur son visage. L’écriture a débusqué la peur.

Les miroirs de Suzanne de Sophie Lemp. Allary éditions/ 2019.

Merci à Netgalley pour cette proposition de lecture !

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La plus précieuse des marchandises – Jean-Claude Grumberg

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Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron. Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pourvoir les nourrir ? Allons…

De toute façon, d’enfant, pauvre bûcheronne et pauvre bûcheron n’en ont pas : une bouche de moins à nourrir pour lui pauvre bûcheron, une douloureuse absence pour elle. Mais en ces heures où gronde au loin la guerre, pauvre bûcheron et pauvre bûcheronne n’ont pas de temps à perdre à imaginer une autre vie, tout occupés qu’ils sont à juste survivre d’un jour à l’autre. C’est dans cette quête perpétuelle que pauvre bûcheronne voit passer les trains, ceux qui mènent on ne sait où, ceux dont la marchandise est incertaine. C’est de l’un deux que lui sera offerte une précieuse marchandise, la plus précieuse des marchandises – de celles qui changent à jamais une vie, qui redonnent le goût de tout et surtout celui de réinventer chaque jour. Alors oui parfois, on peut abandonner son enfant, pour le sauver ou espérer tout au moins que la mort que l’on pressent l’épargnera. Et quand, dans ce wagon qui roule vers la mort, un père prend au hasard un de ses jumeaux avec la folle idée de le laisser tomber du train, il ne sait s’il le sauve ou l’achève. Mais la graine d’espoir qu’il se fiche en plein cœur avec ce geste fou, contre malheurs et atrocités, ne cessera jamais de pousser et de l’habiter et tel un tuteur, de le tenir droit alors que le monde autour de lui bascule.

Voilà un tout petit livre qui fait partie pour moi des grands, de ceux que l’on a envie de garder toujours auprès de soi, d’offrir, de relire, de connaître par cœur tant Jean-Claude Grumberg a réussi là un coup de maître. Utilisant les codes du conte, il livre l’horreur de cette guerre qui a englouti des millions de « sans-coeurs » dans son lit de haine. Les personnages prennent une incroyable densité malgré la distance créée par leur absence de nom et l’on est envahi par l’empathie envers ce pauvre bûcheron qui tout bougon qu’il est et tout empêtré dans ses croyances voit son coeur chaviré et ses convictions balayées en un simple geste. La plus précieuse des marchandises dit en un texte court et intense comment parfois de l’indicible peut naître le bonheur et à quoi on est prêt pour préserver l’amour quand on l’a approché. Un récit qui, loin de toute mièvrerie, laisse percer une trouée de lumière dans les ténèbres de l’Histoire.

Les jours suivants, pauvre bûcheron tout comme pauvre bûcheronne ne ressentirent plus le poids des temps, ni la faim, ni la misère, ni la tristesse de leur condition. Le monde leur parut léger et sûr malgré la guerre ou grâce à elle, grâce à cette guerre qui leur avait fait don de la plus précieuse des marchandises. Ils partagèrent tous trois un plein fagot de bonheur, orné de quelques fleurs que le printemps leur offrait pour éclairer leur intérieur.

La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg. Editions Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle »/ 2019.

Une lecture que je dois à Babelio : merci à eux et à l’éditeur pour l’envoi !

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Grégoire et le vieux libraire – Marc Roger

A tout juste dix-huit ans, Grégoire travaille plus ou moins comme homme à tout faire à la résidence des Bleuets, oscillant entre gentil commis de cuisine et souffre-douleur du pervers qui tient lieu de responsable de la blanchisserie de l’EHPAD. Alors qu’il est affecté à la distribution des repas, il rencontre M. Picquier, surnommé par tous aux Bleuets, « le vieux libraire ». Dans cette chambre remplie de livres, ces deux êtres que tout semble opposer vont s’apprivoiser, se tenir compagnie, s’aider à se redresser. Grégoire qui n’avait jamais vraiment recherché la compagnie des livres devient, sous l’impulsion du vieux féru de littérature, lecteur officiel de la maison de retraite. Chaque lecture dévoile au jeune homme un autre pan du monde, une nouvelle aventure, une occasion d’élargir son horizon et de s’envisager plus grand. Elle rapproche aussi le vieil homme dont le corps lâche et le jeune garçon dont le corps exulte. Un partage qui changera à jamais le destin de Grégoire.
Véritable ode à la littérature et à son pouvoir, Grégoire et le vieux libraire, roman d’apprentissage, aborde aussi le thème du vieillissement et notamment de la vie des pensionnaires des EHPAD, de ces solitudes réunies souvent malgré elles sur le dernier chemin. Lecteur public de son métier, Marc Roger a su distiller dans son roman la passion des textes et du partage qui l’anime. Mais le tout n’a pas toujours su me convaincre jusqu’au bout sans que je sache vraiment pourquoi. Il lui aura manqué peut-être à peine un tout petit supplément d’âme pour tout emporter dans mon cœur de lectrice. Pourtant, il est beau cet éveil de Grégoire aux mots, à leur puissance d’évocation. Elle est touchante cette rencontre, menée souvent tambour battant par le vieux Picquier, pleine de pudeur parfois. Elle raconte aussi des manques, des trous d’amour et les coups de la vie et comment la littérature, toujours, souvent, peut servir de refuge.

Grégoire et le vieux libraire de Marc Roger. Editions Albin Michel/ 2019.

Une découverte de la rentrée littéraire que je dois à une opération Masse Critique de Babelio.

L’enfer de Church Street – Jake Hinkson

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Ça commence comme un braquage un peu minable sur un parking. Lorsque Geoffrey Webb se retrouve avec un revolver pointé sur la tête par un inconnu, il grimpe en voiture sans broncher. Un coup d’accélérateur plus tard, il semble bien que les rôles se soient inversés. Geoffrey, loin d’être effrayé, propose à son compagnon inattendu un marché : les 3000 dollars qu’il a en sa possession contre un petit tour en bagnole. Et le temps de la balade, Geoffrey se raconte, peignant à travers son histoire la noirceur de l’humain, écorchant la bigoterie américaine et la fausse bienveillance des petites communautés.

Roman noir, immoral et non dénué d’ironie, L’enfer de Church Street ne laisse aucune échappatoire à son lecteur : comme ce braqueur malheureux, on est embarqué à vive allure aux côtés de Geoffrey Webb pour une épopée haletante. En une nuit et une vie, Webb illustre magistralement la fameuse maxime de Hobbes : « l’homme est un loup pour l’homme ». Une pépite de roman noir !

L’enfer de Church Street de Jake Hinkson (traduit de l’américain par Sophie Aslanides), éditions Gallmeister, coll. Totem (2012 pour l’édition originale/ 2015 et 2017 chez Gallmeister).

Lus & vus d’octobre

Du côté des 68 premières fois, la jolie aventure autour des premiers romans qui voit régulièrement atterrir dans ma boite aux lettres des livres et de jolis mots venus d’ici et là :

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Côté bulles :

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Côté romans :

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et puis parlons tout de même d’Une maison parmi les arbres de Julia Glass (ed. Gallmeister) dans laquelle j’étais très confortablement installée 😉 quand ma liseuse a eu un accident mortel (bouh…), m’obligeant à interrompre (avec désespoir) ma lecture.

Côté classique (ça ne peut pas faire de mal !) :

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Et parce que je n’ai pas toujours le nez dans un livre :

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et au théâtre : « Ce que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu » du collectif belge Nimis Groupe & « Midnight Sun », seconde création de la talentueuse compagnie de cirque toulousaine Oktobre.

 

Sakari traverse les nuages – Jan Costin Wagner

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Roman noir, Sakari traverse les nuages m’a fait, tout au long de la lecture, une impression étrange : celle d’être baignée dans une intense lumière, presque aveuglante. Peut-être à cause de la lumière qui inonde une des premières scènes du livre alors que l’on découvre un jeune homme nu, debout dans une fontaine d’une petite ville de Finlande, un couteau à la main ? Ou alors parce qu’il se prend pour un ange ? Même les coups de feu tirés par Petri, policier dépêché sur place, s’ils ont abattu Sakari, n’ont pas pour autant fait baisser cette incroyable luminosité.

Pourtant les personnages de cet étonnant roman ont chacun leur part de tristesse fichée dans le coeur, couleur de deuil. La mort de la jeune Emma d’abord qui hante tout le livre : elle a poussé un peu plus loin Sakari dans la folie, fait voler en éclats la famille d’Emma, brisé des amitiés, verrouillé les coeurs, coupé la communication, fait oublier l’enfance. Et puis il y a Kimmo, policier chargé de l’affaire qui devra déterminer si Petri a agi en légitime défense ou non. Veuf, il élève sa fille, Sanna, lumineuse gamine entourée de copines qui éclabousse d’éclats de rire ce papa parfois triste.

La mort a imprimé, ici et là, sa trace profonde mais se dégage de ce roman, presque hypnotique, une forme de douceur ouatée. Etonnante, intrigante, déstabilisante, l’écriture de Jan Costin Wagner donne à Sakari traverse les nuages les contours d’un roman indéfinissable : sous ses allures de polar et de récit noir, il se révèle être tellement plus que ça.

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Merci à Babelio et aux éditions Jacqueline Chambon pour cette proposition de lecture !

Sakari traverse les nuages de Jan Costin Wagner (traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger). Editions Jacqueline Chambon noir/ 2018.

Un mariage anglais – Claire Fuller

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Lorsque Flora apprend, par sa soeur Nan, que leur père Gil est hospitalisé suite à un accident, elle se précipite à son chevet et revient au Pavillon de nage, leur maison familiale en bord de mer. C’est ici qu’elle a grandi, pousse sauvage difficile à apprivoiser. Ici qu’elle admirait Gil, son père écrivain. Ici qu’elle allait nager avec sa mère, Ingrid, avant que celle-ci ne disparaisse sans un mot. Noyade, suicide, départ ? Nul ne peut répondre à cela et chacun a tenté de continuer, de grandir avec l’absence, les interrogations et l’espoir secret d’un retour. Mais que savaient Nan et Flora de cette mère peu démonstrative, attirée par la mer, toujours ?

Cette part manquante, c’est Ingrid elle-même qui nous la révèle : avant de disparaître, elle avait entrepris d’écrire à Gil, son mari alors absent, remontant le fil de leur histoire et en livrant sa version. Elle ne lui enverra jamais ces lettres et décidera de les cacher dans les nombreux livres de la maison.

A travers les deux soeurs, leurs rapports à Gil et les lettres d’Ingrid (rédigées juste avant sa disparition), c’est toute l’histoire d’une famille qui se construit : une passion balayée par les trahisons, une maternité complexe, des enfants qui poussent comme ils peuvent malgré la fragilité de leurs tuteurs… Un tout bancal mais pas dénué d’amour, malgré tout.

Une construction originale pour ce roman où les chapitres alternent l’histoire actuelle des deux soeurs et le récit de celle de leurs parents narrée par Ingrid. Un roman en forme de puzzle où l’histoire amoureuse et conjugale d’Ingrid et Gil vient éclairer les relations des deux soeurs, leurs caractères et leurs failles.

Un mariage anglais de Claire Fuller (traduit de l’anglais par Mathilde Bach). Editions Stock/ 2018

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Miss Sarajevo – Ingrid Thobois

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D’Ingrid Thobois, je ne connaissais que vaguement le nom, associé à l’un de ses titres, Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés paru il y a quelques années. Encore une fois, c’est grâce à une proposition de Babelio que j’ai pu avoir le plaisir de plonger dans sa langue empreinte de poésie douce. La douceur pourtant, il en est bien peu question dans Miss Sarajevo. Joaquim, photographe d’une quarantaine d’années, se voit obligé de se rendre à Rouen – la ville de son enfance et de ses parents – sur l’injonction testamentaire de son père. Il n’y a plus mis les pieds depuis près de 20 ans, vivant comme en perpétuelle fuite, sans attache, toujours entre deux avions, deux pays, deux reportages. Ce qu’il fuit depuis tant d’années, c’est justement cette famille – et ce père froid – qui n’a jamais su ni prévoir le malheur ni réussi à exprimer la douleur. Tout a brutalement implosé quand Viviane, la soeur diaphane de Joaquim a disparu. Tout était prévisible et pourtant, il fut plus simple pour leurs parents d’ignorer la lente mais inexorable destruction de leur fille. Puis il a fallu continuer et face au silence assourdissant de ses parents, Joaquim a choisi de partir. La mort avait frappé, brutalement, ici à Rouen, il allait s’y confronter, la défier, là-bas en plein siège de Sarajevo.

Joaquim ignorait que le temps emporte tout, et que très peu de fratries résistent au courant de devenir adulte. Passé un certain âge, la plupart des frères et soeurs ne partagent plus que des souvenirs qui coïncident rarement. Pourtant, à la mort de l’un, à la mort de l’une, fût-ce à des âges canoniques, ce n’est jamais que celui ou celle de la petite enfance qu’on enterre : cette cadette dont l’arrivée provoqua une perte jamais compensée, cet aîné dont on chercha sa vie entière à se faire aimer.

Le temps d’un trajet Paris-Rouen affluent les souvenirs de cette année 1993 où se bousculent la douleur insoutenable de la perte et la pulsion de vie qu’il a découvert au milieu de cette guerre où chaque sortie, chaque journée est un défi à la mort. Et ce sont aussi les contours d’une famille réfugiée derrière les non-dits et les fausses ignorances que livre Miss Sarajevo. Une famille bancale, aux êtres blessés qui ne semblent jamais avoir trouvé comment s’appuyer les uns sur les autres.

Dans une langue qui tient presque de l’envoûtement, Ingrid Thobois offre avec Miss Sarajevo un portrait mélancolique et bouleversant. Une des mes premières découvertes de la rentrée littéraire mais assurément un des titres qui me marqueront ! Merci à Babelio & à l’éditeur pour cette découverte !

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Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois. Editions Buchet-Chastel/ Qui Vive/ 2018

Tenir jusqu’à l’aube – Carole Fives

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Deux ans dont les journées étaient consacrées à l’enfant, au corps de l’enfant, à son bien-être. Deux ans en vase clos.

Deux ans qu’elle est mère, du mieux qu’elle peut dans un monde sans compassion qui sans cesse crache ses injonctions : il faut être aimante, bienveillante, organisée, forte, dévouée. Il faut sourire, travailler, aimer. Mais la vie de « maman solo » comme on dit dans les magazines, cela ressemble souvent peu aux couleurs du papier glacé. Quittée du jour au lendemain sans même une explication par le père de l’enfant, elle lutte chaque jour pour maintenir à flot son monde qui s’est brusquement étriqué : de l’appartement au parc, du parc à la supérette. Son emploi de graphiste free-lance lui permet à peine de joindre les deux bouts mais comment bosser quand on ne peut pas faire garder son bambin, quand le moindre rendez-vous vous ramène à la même situation inextricable ?

Alors elle rêve, doucement, d’un moment, petit tout petit, rien qu’à elle. Oser sortir, marcher, respirer une demie-heure, une heure, peut-être deux quand l’enfant dort. Sortir sans qu’il s’en rende compte, sortir sans que personne ne s’en rende compte, ni la concierge, ni les voisins, sortir pour respirer un autre air que celui de la fusion. Aller un peu plus loin chaque fois, reculer l’heure du minuteur sur le téléphone, être libre… Vraiment ?

Elle y pense depuis des heures. Elle y pense en regardant l’enfant étaler son yaourt sur la table. Elle y pense en le voyant lancer ses petites voitures contre la porte. En ramassant les jouets, en remplissant le lave-vaisselle, en épongeant le sol trempé après le bain, elle y pense tout le temps. Ce soir, elle ressortira. Elle s’accordera eux heures cette fois. Deux heures juste le temps de rejoindre le fleuve. Elle croisera des silhouettes, des visages, on la croira libre.

C’est à Babelio (et aux éditions Gallimard) que je dois ma première incursion dans l’univers de Carole Fives dont je n’avais, jusqu’ici, croisé aucun titre. Voilà donc un heureux hasard : Avec Tenir jusqu’à l’aube, Carole Fives sonde avec acuité et justesse l’intime, des petits gestes du quotidien aux tourments intérieurs. Son héroïne s’interroge sans cesse sur cette vie qu’elle subit, sur cet amour inconditionnel, fusionnel qui la lie à son petit enfant et l’enferme, l’isole. Quand on a personne à qui parler, à qui se confier, auprès de qui prendre conseil, il reste, dans la solitude des soirées, les forums. A travers chaque recherche de la jeune femme, Carole Fives donne à voir toute la complexité de cette situation de mère célibataire isolée face aux injonctions et aux jugements parfois violents de notre société. Un roman qui m’a donné envie d’aller découvrir plus avant l’écriture et les thèmes de Carole Fives.

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Tenir jusqu’à l’aube de Carole Fives. Editions L’arbalète Gallimard/ 2018. #RL2018

Toute une époque – Ariane Chemin

Ariane Chemin est une (ra)conteuse. Sous sa plume, le monde qui nous entoure – celui des Unes et des JT du soir – s’humanise. Car voilà certainement le plus grand talent d’Ariane Chemin, journaliste au Monde : l’art du portrait. Derrière les protagonistes d’un mortel fait-divers, sous les gesticulations et les poses d’une célébrité, Ariane Chemin est allée chercher les petits riens qui font l’humain, les histoires d’avant qui expliquent l’aujourd’hui avec un talent qui peu à peu donne chair à ses interlocuteurs/ personnages. Humains, très humains avec leur part de bonté, leurs souvenirs d’amour(s), leurs lots de blessures, leurs vices, leurs espoirs déçus et leurs petits arrangements.

A travers les reportages et enquêtes regroupés dans Toute une époque – couvrant une période de treize années entre 2005 et 2018 – c’est notre monde que la journaliste donne à voir : changements politiques, montée des thèses identitaires, terrorisme mais aussi portraits de cinéaste (ah cette rencontre avec l’ogre Claude Lanzmann !), d’écrivains ou de polémistes. Et puis, à côté du bruit du monde et des gens connus qui passent à la télé, il y a Bouna et Zyed ou encore Rafaël, ces inconnus qui ont eu un jour, bien malgré eux, leurs noms dans les journaux. Leur pseudo célébrité a le goût de la mort, Ariane Chemin leur redonne, le temps d’un article, les couleurs de la vie. Et c’est sans aucun doute là qu’elle me touche le plus.

Toute une époque – Enquêtes et reportages d’Ariane Chemin. Editions Robert Laffont/ 2018.

Un livre découvert dans le cadre d’une opération Masse Critique de Babelio