Karma – Isabelle Kichenin

Coup de coeur pour Karma, deuxième roman d’Isabelle Kichenin qui livre un double récit : celui du destin de Lucien Kundi – double littéraire de son propre père – mais aussi le sien, petite fille grandie auprès d’un homme en perpétuel exil.

En recevant le dossier de pupille de l’État de son père, Isabelle Kichenin a été ébranlée : elle tenait entre les mains l’enfance d’un père et pourtant si peu d’éléments. Alors elle a rempli les silences, écrit, imaginé comme pour enfin donner une histoire à ce père avec qui elle partage le goût de la littérature, le plaisir des mots, la beauté de l’imaginaire.
L’autrice réunionnaise réhabilite ce père disparu trop tôt et dont l’histoire a, par le passé, été effacée. Enfant abandonné, pupille de l’État, le jeune Lucien grandit en Bourgogne, loin de son île natale qu’il a attachée au coeur. Petit garçon trop noir pour la métropole, homme trop « zorey » pour ceux de son île, Lucien semble sans cesse avoir une identité à construire et au fond du cœur, une part manquante à combler. L’histoire d’un abandon, l’histoire d’un arrachement, l’histoire d’un retour et une vie à chercher à s’inscrire pleinement au monde.

Mais les héros de l’enfance ont aussi leur part d’ombre. En parallèle de l’histoire de son père d’écriture, Isabelle Kichenin se libère aussi des démons qui, broyant l’enfance et l’innocence, laissent des traces indélébiles dans les cœurs et les corps. Parce que nous sommes aussi le fruit de notre histoire familiale, l’autrice fait émerger les liens entre le destin de ses parents et le sien, ricochets d’exil et d’amour blessé. Une histoire de karma ?

Dans ce roman qui est aussi le journal d’une prise de conscience aiguë se mêlent inextricablement fiction et intime, parcourant les chemins sombres du mal amour et de la violence, cheminant vers la lumière, celle d’un apaisement enfin trouvé. La plume d’Isabelle Kichenin confère à ce texte une petite musique à trois temps, comme si le rythme ternaire du maloya toujours planait sur ces histoires de père et de fille dont les âmes, assurément, sont baignées par le scintillement de l’océan Indien et le souffle des alizés. Roman hommage, roman de la résilience aussi, Karma fait œuvre d’exutoire, pansant des blessures dans lesquelles Isabelle Kichenin puise ses nouvelles forces de femme et d’autrice.

Karma d’Isabelle Kichenin. Editions Poisson Rouge/ 2021.

Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain – Amandine Dhée

25 courts chapitres pour raconter une construction : celle d’un bébé devenue petite fille, d’une ado qui change de peau pour devenir adulte. Celle d’une fille, celle d’une femme, celle d’une mère. Celle d’une actrice aussi qui écrit, qui attend, qui publie, qui rencontre, qui se heurte parfois à une société qui apprécie les vies un peu plus « normées ». Une autobiographie en instantanés à l’image de la fulgurance de certains souvenirs affleurant lorsque l’on feuillette un album photo.
Ce tout petit livre contient une vraie densité, traversant les peurs d’enfance, le mal-être adolescent, les mots qu’on n’ose pas dire et qui manquent à jamais, les renoncements nécessaires, la tendresse, l’amour pour ces parents dont Amandine Dhée se sent pourtant si éloignée, les compromis professionnels, la vocation plus forte que tout qui porte malgré les galères. C’est l’histoire d’une fille qui grandit, en tant que femme et en tant qu’autrice, avec talent.

Je n’aime pas la tête de veau et cela me déçoit. Quelques années avant, j’aurais peut-être fait semblant, pour nous sentir proches.
Mais aujourd’hui ma colère est assise entre mon père et moi. Je dépose sur la nappe les mots qui me gangrènent.
Je n’ai plus peur. Et peut-être encore cette envie d’être entendue – foutue mauvais herbe.
Mon père est effaré. J’ai sauvagement imprimé des phrases dont il se souvient à peine. Et puis les moments que je collectionne, ceux où il me loupe, avec toujours ce goût qui me reste de ne pas être assez.

– Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ?

Comme si chez nous, on disait.
Je viens d’un pays où les hommes se taisent et les femmes pleurent. Où les hommes gèrent et les femmes tombent. Je l’encombre un peu, à lui rappeler.

Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain d’Amandine Dhée. Editions La Contre-Allée, Coll. La Sente/ 2021 [première parution en 2013]

Une lecture commune avec Flo de Floandbooks

Les Garçons de la cité-jardin – Dan Nisand

Melvil vivote entre la distribution du courrier à la cité administrative et la compagnie de son père taciturne, qui, depuis qu’il a soudain arrêté de travailler (et toute forme de vie sociale), passe ses journées à regarder la télé en fumant clope sur clope. Dans la cité-jardin où il a grandi, Melvil et son père ne semblent tenus que par un seul événement : le retour de Virgile, l’aîné parti il y a 9 ans, le grand frère manquant. Quand la nouvelle d’un retour se profile, c’est toute la cité-jardin qui semble l’attendre.
Virgile c’est un Ischard, comme Jonas : deux frères dont on craint le nom et les poings. Ischard ici c’est une marque de fabrique, celle de la violence, sourde et brutale. Et Melvil, de quel côté se tient-il ?
Une vraie réussite que ce roman qui, à travers l’histoire de la famille Ischard, nous raconte aussi celle de cette cité-jardin de l’est de la France. Une ville comme une utopie, comme la trace laissée d’un nom – celui des Hildenbrandt -, une cité érigée comme l’oeuvre d’une vie pour ne pas être oublié.
Dan Nisand a l’art de raconter les histoires, de cueillir son lecteur, de mettre en tension sa narration. La violence sourd de ce premier roman magistral où à chaque recoin, le lecteur craint de trouver l’indicible. Pourtant peu de mots suffisent à dire les coups quand ils surviennent. Déjà le lecteur les a devinés, imaginés et c’est bien pire. Les Garçons de la cité-jardin ou la fabrique de la violence : peut-on s’en sortir lorsque l’on n’est pas né avec le bon patronyme ? L’atavisme est-il une fatalité, la filiation une malédiction ? Un roman totalement maîtrisé – tant par son style que par sa trame narrative – qu’on ne lâche plus une fois entamé.

Les Garçons de la cité-jardin de Dan Nisand. Editions Les Avrils/ 09.2021

Un bref instant de splendeur – Ocean Vuong

Dans une longue lettre adressée à sa mère, un jeune homme raconte la recherche du bonheur et les parts d’ombre d’une histoire marquée par une guerre, ses traumatismes, d’un départ pour un pays où il faut tenter de trouver sa place – souvent en se faisant invisible pour ne pas déranger. C’est l’histoire d’un gamin en quête d’amour, qui ploie parfois sous les poings d’une mère qui peine à trouver les chemins de l’amour. C’est l’histoire d’un garçon métisse que la peau et les traits semblent sans cesse trahir, étranger partout. C’est l’histoire d’un homme qui découvre le désir, la violence et la beauté du plaisir dans les bras d’un garçon.
Jolie découverte que ce premier roman évoquant les ravages cachés d’une guerre, l’exil, les origines, la pauvreté, la différence, l’homosexualité. Malgré la violence des coups, des addictions et la mort qui plane sur les destins, Un bref instant de splendeur irradie de la poésie d’Ocean Vuong : chercher la beauté quand tout paraît noyé sous les eaux sombres d’une histoire qui nous échappe et trouver la rédemption dans les mots et l’écriture.

Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong [traduit de l’américain par Marguerite Capelle]. Editions Gallimard, coll. Du monde entier/ 2020.

Tokyo, la nuit – Nick Bradley

Dans ce livre kaléidoscopique, Tokyo sert de décor aux différents chapitres en forme de nouvelles. On y croise des SDF, un tatoueur et sa mystérieuse cliente, des solitaires accrocs aux jeux vidéo pour mieux échapper au monde, un chauffeur de taxi ou encore un détective. C’est toute la vie tokyoïte qui semble défiler sous nos yeux : des solitudes croisées comme autant de facettes d’un Japon protéiforme. Tel un fil rouge, une silhouette féline traverse ces vies comme pour mieux les relier. Quelques fils ténus raccrochent parfois les personnages de ce livre aux contours flous : il ne s’annonce pas comme un roman pas plus qu’il ne se revendique comme un recueil de nouvelles.
Un livre dans lequel j’ai pioché, pas toujours dans l’ordre (mais cela ne semble pas un problème), cheminant avec plaisir auprès de certains personnages et sans être convaincue par d’autres. Tokyo, la nuit propose indéniablement une illustration intéressante du Japon, pays de contrastes dont Tokyo, ici personnage à part entière, reflète les excès. Pourtant, la galerie de personnages n’a pas réussi à m’embarquer totalement, la construction – peut-être – m’ayant laissé sans cesse à distance, observatrice pas toujours empathique de ces destins épars.

Tokyo, la nuit de Nick Bradley (traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée). Éditions Belfond/ 2021.

Lu dans le cadre d’une #MasseCritique privilégiée de Babelio.

Lettre à toi qui m’aimes – Julia Thévenot

Sous la plume de Julia Thévenot, Pénélope s’adresse à Yliès, le pote qui l’aime d’un amour non réciproque. Une longue lettre qui remonte le fil de la rencontre et de la première étincelle apparue dans les yeux d’Yliès alors qu’il vient de rejoindre le groupe de rock dans lequel Pénélope évolue. Pénélope, la fille de la bande, celle dont l’énergie solaire aveugle Yliès, a tout de suite décelé l’attirance du nouveau venu. Elle a tourné autour, flattée comme on peut l’être à cet âge de tous les possibles, de savoir que l’on fait battre un coeur un peu plus vite. Pénélope n’a rien promis, le coeur plutôt occupé ailleurs. Mais quand Yliès un jour tente un geste de tendresse, un minuscule geste, Pénélope se tend et dit non, laissant le jeune homme hébété.


Joli roman sur l’adolescence, Lettre à toi qui m’aimes raconte, à travers l’histoire originale (car rarement traitée sous ce prisme) de Pénélope et Yliès, les amitiés faites de rires et de tendresse, de complicité qui parfois trompent, des attentes déçues, des amours qui blessent, des chagrins qui laissent exsangues à l’âge où tout se vit dans l’intensité du seul présent. On se rencontre, on ne se quitte plus, on s’étreint et on s’aime parfois, on se rate aussi, on se quitte vraiment : quelque soit le scénario, inexorablement on laisse sa trace comme un jalon dans les vies en devenir.

Lettre à toi qui m’aimes de Julia Thévenot. Éditions Sarbacane/ 2021.

La lecture d’Antigone à découvrir ici !

Un roman découvert dans le cadre d’une opération #MasseCritique – merci à Babelio & aux éditions Sarbacane pour l’envoi.

Blanc autour – Wilfrid Lupano & Stéphane Fert

En 1832, Prudence Crandall, enseignante appréciée par la communauté de Canterbury (Connecticut), décide d’accueillir dans son école une jeune fille de couleur avide de savoirs. Voilà qui fait ruer dans les brancards son influent voisin et, avec lui, toute la société blanche de la ville. Qu’à cela ne tienne, Prudence Crandall tient bon, bien décidée à ne pas se laisser dicter sa conduite. Pire, Prudence va affronter non seulement Canterbury mais l’état tout entier en décrétant désormais son école ouverte uniquement aux jeunes filles noires. Petit à petit, les élèves arrivent de divers états. Et la colère gronde dans une société où noirs et blancs ne peuvent prétendre aux mêmes droits.


Efficacité narrative et douceur du trait pour cette histoire traversée par la violence d’une société qui rejette et discrimine. Un album à découvrir et faire découvrir pour son caractère historique, qui sort de l’oubli des destins souvent méconnus. Blanc autour illustre la conviction d’une femme qui aura à jamais marqué ses élèves en nourrissant leur curiosité et leur engagement.

Blanc autour de Wilfrid Lupano & Stéphane Fert. Editions Dargaud/ 2020.

La Question – Moolinex / La Réponse – Aurélie William Levaux

« Il fallait bien vivre au milieu de l’incompréhensible » alors ils baisent, se perdent chacun dans le corps de l’autre, dans une jouissance comme une étincelle de vie. « L’amour physique est sans issue » chantait Gainsbourg et c’est bien ce que semble découvrir le narrateur de ce petit album. S’il n’avait servi qu’à mettre un écran de fumée devant la véritable grande question existentielle ?

Mini livre mais vrai objet d’art d’abord grâce aux illustrations de l’artiste Moolinex où, peu à peu, à mesure que le silence s’installe, refluent les couleurs presque agressives qui accompagnaient les corps en extase. Et l’écrin n’est pas en reste avec son papier épais et son impression de grande qualité qui confèrent à chaque page la qualité d’un tableau à part entière.

La Question de Moolinex. Super Loto éditions (2014)


Puisqu’il y avait Question, l’artiste belge Aurélie William Levaux a proposé sa Réponse avec un opus qui invite à ré-enchanter la vie de tous ces petits riens qui sont déjà beaucoup (oui Gainsbourg se cache encore par ici – je ne sais pas, ça vient comme ça) pour peu qu’on s’y attarde.
« La vie est ainsi faite de petites choses dont on oublie trop souvent de s’émerveiller parce qu’on a autre chose à foutre avec des bouts de ficelle pour joindre les deux bouts. »
Avec ses illustrations mêlant broderies et peinture sur tissu, Aurélie William Levaux propose de jolie manière d’apprendre à regarder le verre à moitié plein.

La Réponse d’Aurélie William Levaux. Super Loto éditions (2015)


Le travail de Super Loto éditions – petite maison d’édition cachée dans un coin du Lot – est vraiment à découvrir pour tous les amoureux de belle ouvrage en général et de livres en particulier qui, dans une juste harmonie entre contenant et contenu, deviennent objets d’art.

[crédit images : Super Loto éditions]

Fracassés – Kate Tempest

Fracassés les rêves d’adolescents au goût d’ailleurs contre la ville qui emmure. Fracassés les destins dans les soirées noyées de drogue et d’alcool. Fracassés les sursauts de changements contre la vie qui englue. Fracassés les personnages de Kate Tempest, anti-héros tentant tristement de rendre hommage, de se souvenir de cet ami perdu voilà maintenant dix ans. Ils ne sont plus si jeunes, pas encore vieux mais déjà éteints. Quand l’œil pétille, quand l’envie de tout plaquer chatouille, cela ne dure jamais bien longtemps parce que la ville natale et les vies bâties, plutôt par désœuvrement que par envie, leur collent aux basques. Parce que pour changer, il faut vouloir, il faut oser risquer plus que la gueule de bois d’un lendemain de fête.

L’espoir fait vivre, mais pas longtemps.

Tantôt personnages à part entière (Ted, Charlotte, Dany), les voix de la pièce de Kate Tempest revendiquent le droit de rêver sans toutefois y parvenir. Tantôt chœur anonyme (Un, Deux, Trois), elles scandent les espoirs déçus d’une génération déchue. Fracassés contient le rythme du flow de la rappeuse Kate Tempest, sa poésie brute qui, tel un trip, accompagne haut ses personnages avant de retourner flirter avec le spleen des jours ordinaires, quand la fête une fois finie laisse les cœurs un peu meurtris. Théâtre, poésie : Fracassés est un peu tout ça à la fois, à l’instar de son autrice Kate Tempest, artiste hybride, talentueuse touche-à-tout.

DEUX. A tous les coins de rue des ombres se terrent,

TROIS. Personne se moquera de toi si personne sait que tu souffres.

DEUX. On veut changer,

UN. Mais changer nous est étranger

TROIS. Et à force de tourner en rond on devient aliénés,

DEUX. On sourit,

UN. Mais nos sourires sont forcés,

TROIS. Et on oublie nos épiphanies

UN. À l’instant même où elles ont surgi.

Fracassés de Kate Tempest [traduit de l’anglais par Gabriel Dufay & Oona Spengler]. Editions L’Arche/ 2018.

Des racines aux yeux – Sébastien Klotz

Dans la toute nouvelle collection (Les Cahiers de Parole) des éditions Parole – une maison varoise découverte grâce à mes chouettes libraires ariégeoises -, j’ai pioché ce texte bref et intense. Un homme se rend à contrecœur dans la maison qui a abrité son enfance et qui n’est plus que délabrement. Trente ans qu’il n’y a pas remis les pieds, occupé à enfouir les souvenirs de la violence de la pauvreté, du sacrifice d’une mère et du deuil brutal qui l’a laissé pantelant. Trente ans qu’il tient debout malgré les ombres qui l’assaillent.

Des racines aux yeux est un texte tendu sur une corde raide, à lire d’un seul souffle. Dans une langue ciselée, où chaque mot est juste dans son évocation de la dureté du souvenir d’une enfance fracassée, Sébastien Klotz raconte un affrontement nécessaire à la renaissance. Une fois refermé, respirez et allez écouter « Intention » de Tool, comme le suggère la couverture du livre : une manière de prolonger l’instant avec ces notes comme un écho à ce retour aux profondeurs enfouies et à la sortie des ténèbres.

Des racines aux yeux de Sébastien Klotz. Editions Parole, collection Les Cahiers de Parole/ 2021.