Une bête au Paradis – Cécile Coulon

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« Bienvenue au Paradis » annonce à l’entrée de la propriété un panneau de bois. Sur cette terre agricole règne Émilienne, femme ancrée dans sa terre, maîtresse des bêtes et des hommes qui l’entourent, notamment Louis, le commis venu un jour fuir les coups de son père, accueilli et formé par Émilienne. Il travaille, vit, dort au Paradis mais il n’est pas de la famille et il le sait. Il ne sera jamais le frère de Blanche et Gabriel, les petits-enfants d’Émilienne, déjà, si jeunes, pétris de malheur depuis que leurs parents, Marianne et Étienne, ont péri dans le virage un peu plus loin.

Émilienne soignait les blessures des enfants à la manière d’un chirurgien manquant de tout, elle faisait avec ce qu’elle avait, c’est-à-dire elle-même, ses vaches, ses poules et ses cochons, ses champs, sa cheminée, ses étangs. Sa troupe se rassemblait chaque soir et se disloquait chaque matin, sûre de son chef d’orchestre. Le corps d’Émilienne était celui d’une ogresse affamée, d’une rudesse et d’une solidité à toute épreuve, capable de douceur comme de violence, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d’elles s’appuyaient sur ce corps pour rester debout.

Blanche s’épanouit à l’ombre d’Émilienne, apprenant les gestes, déployant ses forces, s’attachant inexorablement à cette terre. Jeune pousse fragile, Gabriel semble, lui, toujours prêt à ployer à la moindre brise. Ces deux enfants-là se construisent comme ils peuvent, différents certes mais jamais loin de l’autre. Et si Gabriel trouvera peut-être son salut en s’éloignant du Paradis, Blanche, elle, s’accrochera à sa terre, à sa filiation, à tout ce qui l’a forgée.

Blanche n’était pas gentille, courtoise, ni polie, mais incroyablement fine, rapide, d’une grande vivacité d’esprit et de parole. Comme deux chevaux de labour, Blanche et sa grand-mère tiraient Gabriel, un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents, à travers la plaine de son chagrin.

La seule brèche que la jeune fille ouvre mène à son cœur. Quand elle accepte qu’Alexandre entre dans sa vie, elle se jette à corps perdu, animal passionné dans cet amour. Et c’est avec tout autant de violence qu’elle devra y renoncer.

Coup de cœur pour ce roman puissant qui charrie dans sa langue poétique toute la force des personnages, de ces caractères qui dessinent le Paradis : un lieu de vie et de mort, de drames, de larmes rentrées, de chairs repues, de manques, de désirs tus, d’amour démesuré, de violence retenue, une terre empreinte d’une grande force de vie aussi.

Une bête au Paradis de Cécile Coulon. Editions L’Iconoclaste/ août 2019. Prix « Le Monde » 2019.

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Vendanges de septembre

La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue.

Rabih Alameddine, Les vies de papier, Les Escales (2016).

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Antonia. Journal 1965-1966 – Gabriella Zalapi

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Antonia se disloque dans un mariage fait d’agacements réciproques et de piques acerbes. Son fils Arturo est élevé par Frieda, une « nurse » qui semble tenir Antonia à distance de son rôle de mère.

Je rate des occasions d’aimer mon fils.

La mère parfaite, l’épouse modèle sont de toute façon des rôles qu’Antonia refuse d’endosser, des vêtements un peu étriqués qui serrent et frottent, comprimant ses envies, ses désirs.

J’ai 29 ans. Mes désirs tombent, s’enfoncent dans l’insonore. Impossible d’envisager une vie de perfect house wife pour le restant de mes jours. J’aimerais abandonner ce corset, cette posture de femme de, mère de. Je ne veux plus faire semblant.

Mais l’Italie des années 60 et sa bourgeoisie ne sont pas encore prêtes à laisser s’exprimer les désirs d’émancipation des femmes. Et surtout pas Franco, le mari d’Antonia qui voit surtout en elle l’héritière d’une famille prestigieuse qu’il peut exhiber tel un trophée. Une épouse qu’il préfèrerait occupée à imaginer de somptueuses réceptions que plongée dans ces cartons de lettres, de photos et de papiers récupérés dans les affaires de sa grand-mère maternelle. Antonia s’attelle à trier ces archives, comme à la recherche d’elle-même.

Ce roman en forme de journal livre avec une économie de mots – et de bien jolis mots ! – l’enfermement d’une femme. Antonia se débat dans le mariage, dans la maternité, dans les injonctions que sa famille lui rappelle sans ménagement, balayant d’un revers de main, à l’image de son grand-père, le moindre de ses rêves, la plus petite lueur d’indépendance. Gabriella Zalapi signe avec ce faux journal plus vrai que nature un premier roman féministe qui a fait résonner en moi un autre souvenir de lecture, celui de La Séquestrée de Charlotte Gilman Perkins. Bien que très différents, les deux livres interrogent ce même désir d’échapper aux contraintes imposées aux femmes. Deux époques, deux sociétés, un même carcan.

Une belle découverte que je dois à Moka, grâce à son joli billet ici.

Antonia. Journal 1965-1966 de Gabriella Zalapi. Editions Zoé/ 2019.

Longue sécheresse – Cynan Jones

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Il est des livres par lesquels il faut accepter de se laisser porter et qui, sans que l’on ne voit rien venir, vous happe. En ce nouveau jour de sécheresse, c’est à côté de Gareth que l’on chemine. Il est sorti ce matin voir les vaches, voilà ce qu’il a dit à Kate, sa femme. Mais là dans le foin ensanglanté gisait un veau mort-né et une autre de ses vaches, prête à vêler, avait pris la poudre d’escampette. Alors Gareth est parti à sa recherche. Il est parti, pas très loin, alentour mais comme si retrouver et sauver cette vache aiderait à sauver le reste. A sauver ce troupeau dont trop de veaux meurent en ce moment. A réussir à obtenir ce terrain convoité. A oublier que sa femme s’éloigne, dans les migraines et les siestes. Kate, son amour qu’il désire encore souvent. Kate qu’il a vu pleurer et se taire et se fermer un jour, sans qu’il comprenne vraiment pourquoi. Et c’est de cela aussi que parle ce roman, à travers l’histoire de Gareth, de Kate et de leurs enfants Dylan et Emmy, de ces non-dits, de ce qui blesse et que l’on garde au fond de soi, des rêves que l’on ne partage pas, des secrets qui rongent, des reproches jamais prononcés qui gangrènent. D’amour aussi car il y en a, il en a eu, entre Gareth et Kate et qu’ils sont beaux ces passages où Gareth évoque sa femme, son corps comme un double nécessaire au sien ! La force de ce roman court se niche justement dans ces mots qui déclenchent un sourire, une émotion, une frayeur, vous surprenant au détour d’un paragraphe. Une très jolie découverte que je dois à Laure et à son article qui m’avait fait noter ce titre.

Longue sécheresse de Cynan Jones (traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Mona de Pracontal). Editions Joëlle Losfeld/ 2010.

Les jumeaux de l’île rouge – Brigitte Peskine

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Cléa et Brice ont 16 ans. 16 ans qu’ils ont été adoptés à Madagascar par Christine et René Chêne. S’ils ne connaissent pas leur île natale, leurs parents adoptifs ne leur ont jamais caché leurs origines. Mais cette année, rien ne va plus pour Cléa. Elle s’est éloignée de son frère, semble en révolte permanente. C’est l’adolescence certes mais comment devenir adulte sans savoir tout à fait d’où l’on vient ? Christine et René décident d’envoyer quelques semaines leurs deux ados sur leur terre d’origine, cette île de l’océan Indien, Madagascar comme une énième tentative d’apaiser le mal-être de Cléa. L’expérience se révèle déstabilisante – et enrichissante aussi – tant la réalité à laquelle Cléa et Brice n’étaient pas vraiment préparés leur saute à la figure. Sur l’île Rouge, ils découvrent la misère, la force des traditions et des croyances. C’est d’ailleurs en raison d’une croyance qui a la vie dure qu’ils doivent leur adoption : dans l’ethnie dont ils sont originaires, les jumeaux sont maudits, rejetés par la communauté et abandonnés (voire pire). Alors revenir sur les traces de leur histoire va déclencher un maelström d’émotions et de bouleversements, tant pour les jumeaux, leurs parents adoptifs que pour leur communauté d’origine.

Cléa livre son histoire mêlant journal, échanges de mail et précisions adressées directement à l’autrice Brigitte Peskine sur certains points de l’histoire et cette habile construction donne au roman une illusion de réalité. L’autrice précise d’ailleurs que cette histoire – qui est bien un roman – est inspirée par une histoire réelle. Mais cette volonté de s’ancrer dans le réel est un peu mise à mal par de (trop ?) nombreux rebondissements. Les jumeaux de l’île Rouge est intéressant pour son ouverture sur la société et la culture malgaches (c’est d’ailleurs ce qui m’a attirée à l’origine – même si je connaissais déjà l’existence de cette malédiction des jumeaux) : la réalité d’une île où la pauvreté sévit, la pluralité ethnique, les croyances très fortes dominées par l’idée du « fady » (« maudit »), les traditions, le rapport à la nature (et notamment la connaissance ancestrale des plantes). Mais le roman pèche aussi peut-être par un côté trop didactique du à la multiplicité des thématiques abordées (connaissant un peu l’île et ses particularités, j’ai trouvé parfois certaines ficelles faciles et pas vraiment nécessaires). Et que dire de la réaction des parents, Christine et René, pour moi, absolument pas crédible lorsque leurs enfants leur annoncent certains de leurs choix. Comme si d’un coup, on oubliait qu’ils n’avaient que 16 ans… Ce ne sont certes plus des enfants mais tout de même !

Une lecture en demi-teinte donc pour ce roman à la construction originale qui a le mérite de mettre en lumière Madagascar – une île dont la culture reste peu connue de ce côte-ci de la Terre – mais qui, à trop vouloir en dire et à trop vouloir en faire, perd en crédibilité.

Les jumeaux de l’île rouge de Brigitte Peskine. Editions Bayard Jeunesse, coll. Millezime/ 2014.

 

Deux cigarettes dans le noir – Julien Dufresne-Lamy

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Clémentine est seule au moment où les premières contractions lui déchirent les entrailles. Elle n’appelle personne, part au volant de sa voiture et en chemin, elle percute une silhouette à peine aperçue : des cheveux gris, la lueur d’une cigarette dans la nuit. En apprenant quelques jours plus tard que la chorégraphe Pina Bausch est décédée la nuit même où elle a donné la vie, Clémentine en est persuadée : elle a tué la grande Pina. Et cette figure de la danse va devenir pour Clémentine une nouvelle compagne. Par curiosité d’abord, elle se penche sur le travail de la célèbre chorégraphe. Clémentine en ressort groggy. A la bibliothèque, sur internet, elle fouine, cherche, découvre, dévore jusqu’à l’obsession les créations de Pina Bausch, tout en élevant son petit Barnabé – qu’elle décide d’ailleurs d’appeler Pina. En même temps qu’elle découvre la maternité, cet amour dévorant, Clémentine se nourrit aussi de l’âme de Pina, de sa force créatrice, de sa force de femme libre.

Quand Pina invente une histoire, elle y met de la folie et de la désillusion. Des gens amoureux, des gens en marge, des gens malheureux. Elle met des gestes lapidaires autour d’eux. Des gestes habituels, de tous les jours, de la maladresse et du rustre. Au centre, elle mêle le rire à la peur. Elle ajoute la vie de ses danseurs et la sienne. Elle injecte des stéréotypes, des répétitions, de la belle musique, de la fatigue. Elle ajoute de l’espace et du temps, de la minutie, du hasard aussi. Des courses folles, des rêves, des étreintes et des appels au public. Elle met de la marche et du théâtre. De la fatalité. Des cris de voix perçants et insoutenables.
À la fin, elle y met de la danse.

La réunion de la littérature et de la danse avait forcément tout pour me séduire et le pari est réussi. Dans un roman au personnage touchant par sa fragilité, ses tâtonnements pour être au monde, son léger décalage, Julien Dufresne-Lamy rend également un magnifique hommage à cette grande dame de la danse que fut (et restera à jamais) Pina Bausch. A travers Clémentine, c’est la propre passion de l’auteur pour la chorégraphe que l’on touche du doigt. Une passion qu’il sait faire partager, attisant, aiguisant notre curiosité, invitant avec élégance le lecteur à aller, lui aussi, à l’instar de son héroïne, plonger ou replonger dans l’oeuvre percutante de Pina Bausch. On ressort de ce roman, comme d’une danse, grisé et heureux. Une très belle découverte qui fut aussi ma première « rencontre » littéraire avec Julien Dufresne-Lamy, un auteur dont je suis à présent les publications et qui m’a depuis émue avec Boom ! et enchantée avec ses Jolis jolis monstres.

Il y a avec la danse une intrigue meurtrière.
La danse naît et meurt. Sur scène. Ce sont des gestes rapides, des gestes beaux et éphémères. La danse existe pour disparaître. Elle vit le temps d’un souffle, un instant de grâce. Elle ne parle que de ça, de secondes et de grands battements. Avec elle, la fin l’emporte toujours. Elle renaît, jamais identique, elle se réincarne quand le geste se retient, quand le mouvement s’épanouit.

Deux cigarettes dans le noir de Julien Dufresne-Lamy. Editions Belfond/ 2017.

 

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi – Yoan Smadja

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Lorsque Sacha reçoit en ce lundi d’avril 2017 un mystérieux carnet accompagné d’un courrier en provenance du Rwanda, c’est tout un pan de sa vie qui revient au premier plan : son dernier déplacement en tant que reporter de guerre, une expérience gravée à jamais en elle. Flash-back pour cette femme, aujourd’hui critique gastronomique, qui, en d’autres temps, parcourait le monde au milieu des conflits. Sacha avait su imposer sa marque au Temps, le quotidien dans lequel elle avait ses premiers pas et s’y était peu à peu forgée une place, un peu à part.

Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs.

En 1994, son rédacteur en chef, Witz, l’envoie en Afrique du Sud. « Mais ce n’est pas la guerre… » est le premier réflexe de la journaliste, habituée à des terrains plus accidentés. Plus de guerre certes mais un tournant dans l’histoire puisque l’Apartheid vient officiellement de prendre fin et que les yeux du monde sont tournés vers la nation arc-en-ciel. Ce qui s’annonçait comme un voyage plutôt calme prend vite des allures étranges : un accident, un convoi d’armes escorté par des soldats rwandais, une chambre d’hôtel visitée, un appareil photo dérobé, un faux flic. Et si les regards de l’Occident n’étaient pas braqués sur le bon endroit ? Intriguée, Sacha se rend avec un photographe au Rwanda. En rencontrant Daniel, un Tutsi qui a rejoint Paul Kagame, leader du FPR (Front Patriotique Rwandais), les deux collègues comprennent que le pays est une cocotte-minute prête à exploser, qu’une guerre fratricide couve, fruit d’une haine absurde dont les braises sont alimentées depuis des décennies. Sacha et son confrère Benjamin ne ressortiront pas indemnes de ce qu’ils verront dans le pays aux mille collines, happés brutalement par une histoire qui leur échappe et charrie l’horreur dans son sillage.

Le récit de Sacha, entre narration traditionnelle, éléments de compréhension du conflit rwandais et articles alterne avec les pages du carnet. Celui-ci recueille des lettres adressés à Daniel par son épouse Rose : elle y écrit l’amour, y couche les premières inquiétudes, y décrit l’horreur, la peur, la course pour la survie. Des mots pour se souvenir, pour laisser une trace, comme pour tisser à jamais un lien avec cet époux égaré dans la guerre. Et à travers ces deux récits enchâssés, c’est tout le drame d’un pays, toute l’horreur de la haine déchaînée contre les Tutsis que livre Yoan Smadja dans ce premier roman réussi. Deux regards, celui de l’Afrique et celui de l’Occident, celui du dedans et du dehors, de celle touchée dans sa chair et de celle qui assiste, quasi impassible, à l’inimaginable. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi reconstruit, à travers ces différents destins, ces instants de pure violence qui ont laissé un pays exsangue et le monde hébété. Une histoire de guerre mais d’amour aussi, un roman où pointent ça et là quelques lumières. Parce qu’il y a eu un avant et qu’il y a aussi un après, quelque soit l’horreur traversée.

[Car] la tragédie d’un génocide réside aussi dans son dénouement. À un moment ou à un autre, il doit s’arrêter. Et que se passe-t-il après ? Les peintres ont pu peindre à nouveau, en noir et gris. Les sculpteurs ont pu sculpter à nouveau, la glaise tombante, le métal froid, le minéral. Les chanteurs ont pu fredonner à nouveau, des mélodies affligées. Les compositeurs ont pu aligner leurs milliers de notes, graves, lancinantes, oubliées.

Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi de Yoan Smadja. Editions Belfond, collection Pointillés/ avril 2019.

Assassins ! – Jean-Paul Delfino

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Dans la nuit du 29 septembre 1902, Emile Zola et sa femme Alexandrine sont victimes d’une intoxication due à un dysfonctionnement de leur cheminée. Si Alexandrine s’en sort, le célèbre écrivain tire, lui, définitivement sa révérence. Le livre de Jean-Paul Delfino est le récit de ces dernières heures, où Zola, se sentant de plus en plus mal, se remémore sa vie : un début d’enfance ensoleillée, l’insouciance bientôt remplacée par le décès d’un père et la pauvreté qui s’installe, le désir d’écriture, les expériences diverses chez un éditeur ou dans le journalisme, la double vie, l’envie d’écrire toujours, et puis le succès. Mais aussi le naturalisme conspué et puis l’affaire Dreyfus dans laquelle l’engagement de Zola lui a peut-être coûté la vie. Assassins !, le titre du dernier livre de Delfino résonne comme un cri adressé à ces nantis, notables, petits bourgeois, ouvriers unis par le même antisémitisme et qui auraient comploté à l’assassinat de Zola. Delfino reprend ici une thèse connue, relancée notamment en 1928 par la confession sur son lit de mort d’un certain Buronfosse, couvreur : il aurait avoué avoir obstrué le conduit de la cheminée des Zola puis l’avoir débouché le lendemain matin pour effacer toute trace de la tentative d’homicide.

Le roman relate cette dernière nuit, tant du côté de l’écrivain agonisant que du côté de ses présumés commanditaires : pendant que l’écrivain s’éteint douloureusement, l’association de malfaiteurs attend de savoir si leur plan a fonctionné. Un roman intéressant tant pour la biographie qu’il dresse du maître du naturalisme que pour la plongée historique qu’il offre dans la France de l’époque, où l’antisémitisme s’affichait sans honte et dévorait nombre d’esprits.

Assassins ! de Jean-Paul Delfino. Editions Héloïse d’Ormesson/ septembre 2019.

 

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Soleils d’août

Se laisser enchanter par la Drôme, sourire au « bon matin ! » lancé par les cousins belges, marcher, apprendre avec bonheur que j’intègre l’équipe de curieux-amoureux de culture du Clou dans la planche, site internet toulousain de critiques de spectacles (je suis youpi !), retrouver du temps à soi, marcher dans l’Aude, reprendre avec joie les rênes du blog, préparer (un peu) la rentrée, fouiner encore et toujours dans les médiathèques toulousaines, retrouver les collègues et toujours pas mal de lectures.

 

L’exploration de la rentrée littéraire a continué avec (par ordre d’apparition ci-dessous) un coup de cœur plein de paillettes (mais pas que), un drôle de roman qui fait la part belle à la langue, un texte dur à l’écriture ciselée, un coming-out original, une histoire d’amour dépassée par l’Histoire, celle des Noirs aux Etats-Unis.

 

Une grande plongée dans les bulles avec – toujours par ordre d’apparition – la suite et la fin de l’incroyable série de Jeff Lemire (je ne remercierai jamais assez Steph/Mo du Bar à BD pour ce conseil appuyé, avisé !) dont il faudrait que je vous parle un jour si j’y arrive…, un joli et tendre diptyque, un superbe album, une troublante adaptation d’un conte des frères Grimm qui interroge l’identité féminine, un album qui fait la part belle à la nuit, une franche déception.

 

Une sortie de PAL dont je parle ici.

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Côté jeunesse : se balader à Madagascar avec un livre parfois un peu trop didactique, être déçue par une histoire d’écran et de poésie, découvrir une pépite avec cette courte histoire d’exil et de liberté tout enrobée d’amour, accoster sur une île et y croiser les malicieux Barnaby et Christie, un couguar grognon, un oncle terrifiant et un beau sergent dépassé.

 

Et aussi : un polar pas mal qui mêle intrigue et histoire sociale et le tableau sombre d’une société algérienne aux rêves avortés (ma chronique : .)

L’envers des autres – Kaouther Adimi

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C’est le portrait d’une Alger très noire que brosse ici Kaouther Adimi à travers les voix des protagonistes de ce roman choral. L’envers des autres comme l’envers d’un décor où « l’enfer, c’est les autres ». Ces autres qui sans cesse jugent cette famille qui semble concentrer sur elle la « malédiction » : Adel et Yasmine, deux enfants à « la beauté incroyable », étrangement complices mais qui aujourd’hui ne savent plus se parler avec les mots, Sarah leur sœur aînée revenue vivre sous le toit familial avec son mari qui perd la boule. Autour d’eux, des voisins qui tous semblent se méfier d’eux, de leur « bizarrerie », de leur esprit libre aussi. Yasmine pourrait se faire damner n’importe quel homme et les effraie, Adel est celui qu’on semble à peine tolérer : trop fin, trop beau, trop ambigu pour cette société patriarcale qui a du mal à complètement mettre le pied dans le XXIe siècle. Et là, au cœur d’Alger la Blanche, chacun se dévoile à travers des monologues intérieurs tourmentés, rêveurs ou rageurs. Mais qui finalement de ce voisin d’âge mûr qui va, contre un maigre billet, voler quelques baisers et quelques photographies aux étudiantes, de cette mère acariâtre fustigeant ses enfants, capable même de douter de sa propre maternité, de cette jeune femme condamnée à peindre les murs de sa chambre en signe de liberté ou de ce mari au soliloque décousu est finalement le plus fou, le plus étrange, le plus bizarre ?

Premier roman de Kaouther Adimi, (autrice notamment du beau et très remarqué Nos Richesses en 2017), L’envers des autres porte en lui une forme de désespoir, celui des destins déjà tracés, inéluctablement liés à la naissance, la géographie. Chacun des personnages se rêve autre mais un autre inaccessible, jamais un être en devenir, ou si peu ou seulement dans la naïveté innocente de l’enfance. Chacun sait, sent que la société, ses dogmes religieux et archétypaux l’a déjà englouti et n’a plus qu’un choix : celui d’y répondre pour survivre. Âpre et tragique, L’envers des autres révèle déjà la plume de chroniqueuse de son pays qu’est aujourd’hui Kaouther Adimi. Heureusement, les romans qui suivront se révèleront un peu plus lumineux (en tout cas moins dénués d’espoir) que celui-ci dont on sort le cœur serré et un peu abasourdi.

Le véhicule démarre. Je ferme les yeux pour ne pas voir la ville défiler, pour ne plus voir les rues d’Alger la Blanche. Il n’y a guère que les étrangers pour s’extasier devant sa blancheur. Je suis née ici, j’y ai toujours vécu et j’y mourrai sûrement et de cette ville, je ne vois plus la blancheur, la beauté ou la joie de vivre, mais uniquement les trous qui me font bondir de ma place, les pigeons qui lâchent leur fiente sur ma tête et les jeunes désœuvrés qui essaient de me tripoter au passage. Ah, et j’oubliais : les vieilles ! Les vieilles connes dans les escaliers qui me conseillent de m’habiller plus chaudement. Les vieilles peaux qui dans le bus me prennent la main et me parlent de leur fils qui fait leur désespoir. Les vieilles teignes à l’odeur de menthe ou de rose qui s’agrippent à votre bras, sans prévenir. Les vieilles acariâtres qui crient leurs ordres, leurs conseils, qui médisent, s’agitent, s’énervent.

Saletés de vieilles. Saleté de ville !

L’envers des autres de Kaouther Adimi. Editions Actes Sud/ 2011.