Blanc autour – Wilfrid Lupano & Stéphane Fert

En 1832, Prudence Crandall, enseignante appréciée par la communauté de Canterbury (Connecticut), décide d’accueillir dans son école une jeune fille de couleur avide de savoirs. Voilà qui fait ruer dans les brancards son influent voisin et, avec lui, toute la société blanche de la ville. Qu’à cela ne tienne, Prudence Crandall tient bon, bien décidée à ne pas se laisser dicter sa conduite. Pire, Prudence va affronter non seulement Canterbury mais l’état tout entier en décrétant désormais son école ouverte uniquement aux jeunes filles noires. Petit à petit, les élèves arrivent de divers états. Et la colère gronde dans une société où noirs et blancs ne peuvent prétendre aux mêmes droits.


Efficacité narrative et douceur du trait pour cette histoire traversée par la violence d’une société qui rejette et discrimine. Un album à découvrir et faire découvrir pour son caractère historique, qui sort de l’oubli des destins souvent méconnus. Blanc autour illustre la conviction d’une femme qui aura à jamais marqué ses élèves en nourrissant leur curiosité et leur engagement.

Blanc autour de Wilfrid Lupano & Stéphane Fert. Editions Dargaud/ 2020.

La Question – Moolinex / La Réponse – Aurélie William Levaux

« Il fallait bien vivre au milieu de l’incompréhensible » alors ils baisent, se perdent chacun dans le corps de l’autre, dans une jouissance comme une étincelle de vie. « L’amour physique est sans issue » chantait Gainsbourg et c’est bien ce que semble découvrir le narrateur de ce petit album. S’il n’avait servi qu’à mettre un écran de fumée devant la véritable grande question existentielle ?

Mini livre mais vrai objet d’art d’abord grâce aux illustrations de l’artiste Moolinex où, peu à peu, à mesure que le silence s’installe, refluent les couleurs presque agressives qui accompagnaient les corps en extase. Et l’écrin n’est pas en reste avec son papier épais et son impression de grande qualité qui confèrent à chaque page la qualité d’un tableau à part entière.

La Question de Moolinex. Super Loto éditions (2014)


Puisqu’il y avait Question, l’artiste belge Aurélie William Levaux a proposé sa Réponse avec un opus qui invite à ré-enchanter la vie de tous ces petits riens qui sont déjà beaucoup (oui Gainsbourg se cache encore par ici – je ne sais pas, ça vient comme ça) pour peu qu’on s’y attarde.
« La vie est ainsi faite de petites choses dont on oublie trop souvent de s’émerveiller parce qu’on a autre chose à foutre avec des bouts de ficelle pour joindre les deux bouts. »
Avec ses illustrations mêlant broderies et peinture sur tissu, Aurélie William Levaux propose de jolie manière d’apprendre à regarder le verre à moitié plein.

La Réponse d’Aurélie William Levaux. Super Loto éditions (2015)


Le travail de Super Loto éditions – petite maison d’édition cachée dans un coin du Lot – est vraiment à découvrir pour tous les amoureux de belle ouvrage en général et de livres en particulier qui, dans une juste harmonie entre contenant et contenu, deviennent objets d’art.

[crédit images : Super Loto éditions]

Fracassés – Kate Tempest

Fracassés les rêves d’adolescents au goût d’ailleurs contre la ville qui emmure. Fracassés les destins dans les soirées noyées de drogue et d’alcool. Fracassés les sursauts de changements contre la vie qui englue. Fracassés les personnages de Kate Tempest, anti-héros tentant tristement de rendre hommage, de se souvenir de cet ami perdu voilà maintenant dix ans. Ils ne sont plus si jeunes, pas encore vieux mais déjà éteints. Quand l’œil pétille, quand l’envie de tout plaquer chatouille, cela ne dure jamais bien longtemps parce que la ville natale et les vies bâties, plutôt par désœuvrement que par envie, leur collent aux basques. Parce que pour changer, il faut vouloir, il faut oser risquer plus que la gueule de bois d’un lendemain de fête.

L’espoir fait vivre, mais pas longtemps.

Tantôt personnages à part entière (Ted, Charlotte, Dany), les voix de la pièce de Kate Tempest revendiquent le droit de rêver sans toutefois y parvenir. Tantôt chœur anonyme (Un, Deux, Trois), elles scandent les espoirs déçus d’une génération déchue. Fracassés contient le rythme du flow de la rappeuse Kate Tempest, sa poésie brute qui, tel un trip, accompagne haut ses personnages avant de retourner flirter avec le spleen des jours ordinaires, quand la fête une fois finie laisse les cœurs un peu meurtris. Théâtre, poésie : Fracassés est un peu tout ça à la fois, à l’instar de son autrice Kate Tempest, artiste hybride, talentueuse touche-à-tout.

DEUX. A tous les coins de rue des ombres se terrent,

TROIS. Personne se moquera de toi si personne sait que tu souffres.

DEUX. On veut changer,

UN. Mais changer nous est étranger

TROIS. Et à force de tourner en rond on devient aliénés,

DEUX. On sourit,

UN. Mais nos sourires sont forcés,

TROIS. Et on oublie nos épiphanies

UN. À l’instant même où elles ont surgi.

Fracassés de Kate Tempest [traduit de l’anglais par Gabriel Dufay & Oona Spengler]. Editions L’Arche/ 2018.

Des racines aux yeux – Sébastien Klotz

Dans la toute nouvelle collection (Les Cahiers de Parole) des éditions Parole – une maison varoise découverte grâce à mes chouettes libraires ariégeoises -, j’ai pioché ce texte bref et intense. Un homme se rend à contrecœur dans la maison qui a abrité son enfance et qui n’est plus que délabrement. Trente ans qu’il n’y a pas remis les pieds, occupé à enfouir les souvenirs de la violence de la pauvreté, du sacrifice d’une mère et du deuil brutal qui l’a laissé pantelant. Trente ans qu’il tient debout malgré les ombres qui l’assaillent.

Des racines aux yeux est un texte tendu sur une corde raide, à lire d’un seul souffle. Dans une langue ciselée, où chaque mot est juste dans son évocation de la dureté du souvenir d’une enfance fracassée, Sébastien Klotz raconte un affrontement nécessaire à la renaissance. Une fois refermé, respirez et allez écouter « Intention » de Tool, comme le suggère la couverture du livre : une manière de prolonger l’instant avec ces notes comme un écho à ce retour aux profondeurs enfouies et à la sortie des ténèbres.

Des racines aux yeux de Sébastien Klotz. Editions Parole, collection Les Cahiers de Parole/ 2021.

Pense aux pierres sous tes pas – Antoine Wauters

Un vrai faux roman choral qui prend des allures de conte : on peut dire qu’Antoine Wauters aime à brouiller les pistes, menant le lecteur dans un coin de pays imaginaire tout en rudesse dictatoriale. Leonora et son frère Marcio y grandissent en courbant l’échine, épuisés par un quotidien qui apporte chaque jour son lot de tâches ménagères pour l’une, celui des champs et des bêtes pour l’autre. Il y a les cris aussi qui disent toujours « plus vite ! » et le livraxiu (nerf de bœuf) qui laisse ses traces sur la peau. Mais Leo et Marcio s’aiment, de l’amour qui lie les jumeaux, d’un amour fraternel qui aide à tenir chaud l’hiver. Mais Leo et Marcio s’aiment d’un amour qui allume le feu dans leurs ventres, d’un amour interdit. Devant l’abjection de cette maudite affection, Leo est envoyée chez son oncle, loin de la ferme familiale. La vie y est là aussi rude, les cris et les coups en moins et l’amour de Marcio reste une part manquante. Ces troublants jumeaux à l’enfance cabossée vont apprendre, dans ce pays en pleine mutation, la force de la révolte, le pouvoir de dire non pour gagner leur liberté.

Cet étonnant roman est traversé par un indéfectible amour qui n’a jamais su dire son nom, étouffé par les coups, les craintes et la dureté d’une vie qui fait oublier les agitations du cœur. Un amour dont Leo, Marcio et leurs parents prendront conscience avec le temps, l’éloignement, les regrets aussi.

Voilà un livre dont il n’est pas aisé de définir les contours tant il ne s’annonce pas d’emblée comme le conte qu’il se révèle être (sorcière à l’appui). Mais peut-être faut-il juste se laisser surprendre par la fable d’Antoine Wauters et accompagner Leo, Marcio et leurs compagnons au bout des chemins noirs trouver un peu de lumière et d’apaisement.

Pense aux pierres sous tes pas d’Antoine Wauters. Folio/ 2021 [Verdier/ 2018]

En avril, c’est Le Mois belge chez Anne, voilà donc une lecture qui tombe à point nommé.

Piments zoizos – Tehem

Lorsque Jean et sa petite sœur Didi montent dans la voiture de l’assistante sociale, ils sont loin d’imaginer ce qui les attend. Si la séparation avec leur mère, jamais verbalisée, est douloureuse, que dire de l’arrachement brutal entre le frère et la sœur, envoyé·e·s chacun·e dans un orphelinat différent dans deux coins de l’île.
Jean et Didi – comme près de 2000 enfants réunionnais (entre 1962 et 1984) – vont connaître un destin qu’ils n’auraient jamais pu envisager : catégorisés par le jargon de l’Aide Sociale à l’Enfance, perdant leur identité pour un nom provisoire avant une adoption à 10000 km de leurs racines, ils font partie de ceux que l’Histoire a (difficilement) retenus comme « les enfants de la Creuse ». Des enfants que la République française a voulu « sauver » parce qu’ils étaient orphelins, parce qu’ils avaient des parents défaillants, pour contrôler une démographie galopante, pour repeupler ses territoires en berne. Autant de raisons qui ont changé le destin de nombreuses familles.
Grâce à son association avec l’historien Gilles Gauvin, Tehem offre à la fois une fiction touchante sur l’exil forcé, la recherche d’identité et des racines et un document riche sur les déplacements de Réunionnais vers la métropole organisés par la République française.
Loin de tout manichéisme, Piments Zoizos, avec sa galerie de personnages attachants, donne à voir une vision multiple des événements, à l’image des destins divers de ces enfants envoyés à l’autre bout du monde. On rit car Tehem n’a ici rien perdu de son humour et on rage devant cette machine administrative capable d’engendrer de si profondes blessures.
Un roman graphique à inscrire dans les indispensables pour celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Réunion (mais pas que) – et forcément pour la Réunionnaise que je suis !

Piments zoizos de Tehem (avec la collaboration de Gilles Gauvin. Editions Steinkis/ 2021.

Lu dans le cadre d’une opération Masse Critique : merci à Babelio & à Steinkis Editions pour l’envoi.

Lettres non-écrites – David Geselson

Voilà un livre qui m’intéressait à plus d’un titre. D’abord en tant que fervente amatrice de correspondances en tout genre, fictive ou non. Ensuite parce que ce livre est issu d’un projet théâtral, David Geselson s’étant improvisé écrivain public pour porter sur la scène la parole d’autres. J’aime cette idée que la vie puisse devenir objet de théâtre. Enfin, l’origine première du projet est liée au si beau texte d’André Gorz, Lettre à D.

L’auteur David Geselson s’est installé dans les théâtres d’ici et d’ailleurs avec l’idée de proposer à celles et ceux qui le souhaitent de rédiger la lettre qu’elles·ils n’ont jamais osé écrire. Du matériau pour nourrir une série de spectacles puisque ces lettres seront lues par des comédien·nes et mises en scène par David Geselson lui-même, l’homme ayant plus d’une corde à son arc. Les éditions Le Tripode proposent donc, avec ce recueil, une anthologie de cette correspondance pas tout à fait fictive.

Adressées à un·e enfant, un frère, une mère, un père, un ancien amour, une amante ou encore un mari, aux morts comme aux vivants, ces lettres sont emplies de ce qui fait la vie : on passe du sourire au pincement au cœur, parce que l’amour y côtoie la haine, le bonheur le plus tendre y croise les plus profondes blessures. Il y a dans ces lettres des rires, des cris, des baisers, des larmes, des appels désespérés, des soupirs, des bleus à l’âme, des yeux qui brillent, des murmures, des souvenirs, des pertes incommensurables, des coeurs qui battent. Des mots comme un condensé de vie(s) que l’on voudrait, une fois le livre refermé, aller pouvoir entendre sur scène. Pour les sentir vibrer encore, autrement. Et prolonger l’instant car ces lettres agissent comme autant de rencontres intimes, pour certaines marquantes, touchantes, de celles qui laissent en nous une trace.

Une mention particulière pour l’objet-livre dont la belle couverture est signée par l’artiste Bridg’.

Lettres non-écrites de David Geselson. Editions Le Tripode/ 2021.

Un livre découvert dans le cadre d’une opération Masse Critique – merci à Babelio et aux éditions Le Tripode pour l’envoi.

Le lièvre d’Amérique – Mireille Gagné

Être la meilleure, celle qui traitera le plus grand nombre de dossiers, qui donnera la plus grande satisfaction à son employeur : la course à la performance semble être pour Diane le seul but à atteindre. Elle vit en solitaire dans un appartement aseptisé de Montréal. Sa vie s’organise entre travail acharné et séances à la salle de sport pour, là aussi, maintenir le corps performant, irréprochable. Un seul mot semble la résumer : l’efficacité. Et la concurrence est rude, surtout depuis que cette collègue est arrivée qui ne semble jamais s’arrêter. Dans cette course folle, Diane en oublie sa propre humanité, enchainant les jours comme autant de défis à relever, fustigeant le temps perdu des nuits. Et si tout cela ne servait finalement qu’à oublier, taire la douleur, panser les blessures. Oublier pour s’oublier soi-même.

Difficile de parler de cet étonnant roman sans en dévoiler la teneur et ce qui en fait son originalité. Habilement construit, il nous conduit à vive allure à la découverte des mœurs du lièvre d’Amérique (eh oui!) mais aussi sur deux rives de la vie de Diane. Celle fragile entre enfance et adolescence où certains violents orages peuvent marquer à jamais. Celle aussi de la Diane d’aujourd’hui, dans cet univers où tout semble contenu, contraint, où le hasard et les sentiments n’ont pas droit de cité. Mais à toujours vouloir détaler, il faut faire attention à ne pas se faire prendre au collet.

Un premier roman original et déroutant en forme de fable moderne – que j’ai dévoré d’une traite – qui dit combien il est facile de s’égarer dans nos sociétés modernes qui érigent la performance en valeur, faisant ici du travail un refuge pour ceux·celles qui cherchent à se protéger de la vie. Encore une fois, une très très bonne découverte éditée par La Peuplade, cette maison d’édition québécoise dont je suis, depuis quelques mois, les publications avec une curiosité dévorante.

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné. Éditions La Peuplade/ 2020.

Encabanée – Gabrielle Filteau-Chiba

Un soir de grand vent ici dans le sud, s’encabaner là-bas à Kamouraska. Auprès d’Anouk, avoir froid – beaucoup -, avoir peur parfois, rêver d’une peau amante, écouter observer céder à la nature plus forte que nous. Ouvrir des livres aussi, compagnons d’insomnie. Mais surtout ne pas renoncer à cet isolement volontaire au plus près des éléments, loin de l’incessant fracas du monde. Parce qu’Anouk a choisi de dire stop, de recommencer ailleurs, de retrouver les gestes d’une vie en accord avec la terre, de tenter d’épouser les contours du monde sans le contraindre.

Cachée dans un recoin de la cabane, j’ai regardé Anouk essayer la vie autrement, à tâtons, et vu s’ancrer en elle la conviction que cette lutte est la bonne parce qu’elle vise l’harmonie. Celle entre soi et le monde autour.

Avec ce premier roman inspiré par son expérience de vie dans les bois du Kamouraska, Gabrielle Filteau-Chiba pose une nouvelle pierre dans le domaine du nature-writing. Plus qu’une simple ode à la nature, Encabanée est une prise de conscience radicale sur la nécessité de se reconnecter à l’essentiel, loin des débordements du monde, ses courses ravageuses et sa folie destructrice. Radical et nécessaire.

Encabanée de Gabrielle Filteau-Chiba. Éditions Le Mot et le Reste/ 2021.

Trop beau – Emmanuelle Heidsieck

Après son troisième licenciement à 36 ans – bien qu’issu d’une prestigieuse école d’ingénieurs -, Marco Bueli décide d’assigner son dernier employeur aux Prud’hommes pour discrimination. Marco est beau, trop beau : voilà la cause de tous ses problèmes. Au milieu d’un groupe de paroles, genre Alcooliques Anonymes où la perfection physique semble être la seule tare, Marco va se sentir moins seul et au fil du temps asseoir la légitimité de sa demande.

Le propos peut prêter à sourire tant il paraît superflu et incongru dans un monde qui n’a de cesse de nous vendre des corps retouchés, signes d’une perfection instillée par la publicité. Le coach du groupe libère la parole, appuyant à coups de références littéraires, historiques ou statistiques, le sentiment des participants d’avoir finalement jusqu’ici vécu en victimes de leurs propres corps. Trop beaux·belles, les membres du groupe à la plastique irréprochable se racontent : les jalousies dès la cour d’école, parfois même au sein des familles, les entraves ici et là parce qu’ils·elles attirent trop la lumière, la solitude parfois de ces êtres trop parfaits nés dans un monde qui n’arrive pas à les accepter complètement, tant ils le renvoient à sa propre imperfection.

Un roman original certes – relevant l’absurdité d’une société individualiste où tout prétexte peut devenir matière à procès – mais qui m’a tenue sans cesse au bord du chemin, les nombreuses références (dont le coach inonde les membres du groupe) altérant, à mon goût, le fil narratif. Mais paradoxalement, ce sont ces références que je retiendrai, pour la lumière nouvelle qu’elles m’ont apportée sur certains de nos classiques, notamment les contes. Là où l’on a l’habitude d’étudier la figure du méchant, Emmanuelle Heidsieck interroge, elle, les (trop) gentils beau et belle. De quoi aller replonger dans les livres (oui encore!).

Trop beau d’Emmanuelle Heidsieck. Éditions du Faubourg/ 2020

Une lecture pour le challenge @varionsleseditions (initié par @margot.mci & @madame.tapioca) qui, en février, mettait à l’honneur les Éditions du Faubourg.