Notre château – Emmanuel Régniez

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« Notre château », c’est la grande demeure où vivent quasi-reclus Octave et sa sœur Vera. Ils y ont emménagé voilà une vingtaine d’années, à la mort brutale de leurs parents dans un accident de la circulation. Le père avait hérité ce jour fatal de cette grande maison, sans avoir le droit d’y habiter lui-même.
Il flotte sur cette immense bâtisse et ses habitants un halo de mystère. Seul Octave sort, immuablement, le jeudi : il se rend en ville en bus pour y acheter des livres pour Vera et lui-même. Sinon… rien. Les journées sont réglées comme du papier à musique ; rien ni personne ne vient troubler leur apparente tranquillité et leurs besoins, à part littéraires, semblent inexistants.

On peut penser que je suis déconnecté du monde. Mais ce n’est pas le cas. Je suis attentif au monde qui m’entoure. Je ne m’intéresse pas à l’actualité, je n’aime pas le bruit du monde. Oui, je ne peux porter ce bruit, ce monde, il me semble tellement lourd, tellement pesant. Mais je crois que je suis sensible au monde, j’y prête attention. Quand je sors le jeudi, quand je vais en ville, je regarde, je capte, je saisis ce monde qui bouge autour de moi. Je regarde ces bouts de vie qui évoluent autour de moi. Un moment, je notais ce que je voyais. Un moment, je notais ces bouts de vie. J’avais pensé en faire un livre, un roman, qui aurait été composé de ces fragments de vie vus le jeudi. Des vies vues. Des vies imaginées. Des vies fantasmées. Quelque chose qui aurait été au-dessus du monde, mais qui aurait été aussi le monde. Pas le bruit du monde, mais son murmure. Le doux murmure de la vie et de la mort. (…)

Un jeudi, Octave croit apercevoir dans un bus, sa sœur Vera – elle qui pourtant n’a jamais pris, ne prend jamais et ne prendra jamais le bus… Réalité, illusion d’optique, hallucination ? Cette « vision » marque pour Octave le début d’un changement dans sa vie si établie, sorte de glissement dans un monde parallèle où il ne serait plus tout à fait lui-même.
Roman aux allures fantastiques, hommage certain aux grands noms de la littérature gothique, Notre château est un livre troublant. La langue lancinante, répétitive des premières pages – parfois à la limite de l’agacement – est comme un tourbillon qui nous enveloppe pour mieux nous mettre en dehors d’une réalité tangible, un peu comme la chute d’Alice dans le terrier.
Un exercice original que j’ai trouvé plutôt réussi tant Notre château laisse une étrange impression une fois le livre refermé…

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Notre château d’Emmanuel Régniez. Editions Le Tripode/ janvier 2016

Les grandes et les petites choses – Rachel Khan

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Enfant, Nina danse beaucoup et chante pour les hommes à la synagogue. Mais à 14 ans, elle est priée de changer de discipline : exit la danse classique car son corps ne correspond pas aux normes et fini le chant car elle doit désormais intégrer la partie des femmes à la synagogue. Nina grandit et la vie le lui fait comprendre de manière pas très tendre.
A 18 ans, étudiante en droit à la prestigieuse Université d’Assas, Nina voudrait croire qu’elle est comme les autres, se fondre dans la masse, que Chauvel, un de ses profs, s’adresse à elle avec le même sourire qu’il lance à ses copines plutôt que de lui distribuer, sans explications, des 3/20 chaque fois qu’il rend les copies. Nina apprend sa différence. Elle porte en elle une culture métisse : la peau noire de son père gambien et au fond du cœur la judéité de sa mère.

Ma mère m’a faite noire pour que je m’en sorte toujours, pour que ma cachette à moi, ce soit la couleur de ma peau. Mon père m’a faite blanche pour que je n’aie pas à prendre le bateau à fond de cale et que j’aie des papiers en règle. Je n’ose pas leur dire que je n’aie rien à voir avec leurs histoires, parce qu’on a toujours plus à voir avec les histoires des livres. Je peux plus me défausser. Alors demain j’irai en cours, puis à la bibliothèque Cujas, ouvrir des livres comme on ouvre des portes.

A l’heure du « passage » à l’âge adulte, cette histoire plurielle devient presque un fardeau pour Nina qui tente, dans les blessures familiales, de se définir, de trouver son propre chemin. Un jour, Nina se met à courir : elle se découvre gazelle et goûte les sensations du corps dans l’effort, pur plaisir physique. Nina se cherche, affronte ceux qui voudraient la voir ailleurs, provoque. Et Nina s’apprivoise, petit à petit. Désormais Nina courra, elle sait pourquoi.

C’est l’heure de la finale. Un peuple africain déchiré, un numéro sur le bras de mon grand-père. J’ai en moi la déportation, la colonisation, l’immigration et, à la vitesse où vont les choses, je me demande ce que pourront encore inventer les prochains tyrans de l’humanité. Mais je serai plus rapide qu’eux.

Roman ou autobiographie romancée (on se pose sans cesse la question tant la vie de Nina Gary se mêle à celle de son auteur – Nina Gary étant d’ailleurs le nom de scène (comédienne) de Rachel Kahn, Les grandes et les petites choses est un livre sensible sur la construction de soi et l’importance d’être en paix avec le poids du passé pour mieux appréhender l’avenir. Nina porte en elle les histoires de ses parents qui font sa richesse et apprend, tout au long de ce joli roman touchant, à éclore et bâtir, avec tous ces fragments, une identité qui lui est propre.

Encore une jolie découverte que je dois à l’aventure des 68 premières fois !

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Les grandes et les petites choses de Rachel Khan. Editions Anne Carrière/ février 2016

Le monde entier – François Bugeon

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Quelle jolie découverte que ce Monde entier, premier roman de François Bugeon que j’ai découvert grâce aux 68 premières fois de Charlotte ! Un de ces petits livres tout simples au personnage si attachant qu’on aurait envie de le faire découvrir tout autour de nous. Il s’appelle Chevalier, c’est tout, parce que c’est ainsi que tout le monde dit depuis toujours. Il n’y a guère que sa mère qui utilise son prénom, mais sa mère… Chevalier le solitaire qui chevauche sa vieille mobylette dès qu’il fait beau et qui un soir se mue en héros pour tout le village en extrayant d’une voiture accidentée trois personnes, au bord d’une route.
Cet accident marquera le début du reste de sa vie. Lui le solitaire, célibataire endurci, accueille chez lui la jeune fille qu’il a sauvée et qui s’est enfuie pendant qu’il perdait lui-même connaissance, blessé pendant le sauvetage et épuisé de douleur. Dans les quelques jours qui suivent, c’est tout son monde bien réglé qui bascule, révélant les non-dits, les secrets bien gardés, les blessures de ceux qui entourent Chevalier. C’est un monde de taiseux qui gravite autour de notre héros, lui-même est peu disert. et dans le village, chacun s’occupe de ses affaires sans trop regarder chez le voisin. Il a bien quelques amis : Flavio avec qui il partage le goût du jardinage. Ils se connaissent depuis toujours mais peuvent travailler l’un à côté de l’autre deux heures en échangeant à peine plus de trois mots. Gervais, son compagnon de pêche, à la réputation d’alcoolique et de tombeur. A la pêche, on ne parle pas. Cela ne veut pas dire qu’on ne partage rien : une présence, un plaisir commun, une amitié qui se passent de mots. Il y a bien aussi Sidonie, qui tient le bar du village. Et Claudie, l’infirmière, dont Chevalier a longtemps été secrètement amoureux. Et puis la mère de Chevalier, vieille femme, qui ne sait pas trop comment l’aimer et n’a même jamais voulu mettre les pieds dans la maison de son fils. Solitaire mais pas seul. Et prêt à beaucoup pour ceux qui l’entourent, même s’il n’avait pas vu Gervais changer, même s’il ne s’est jamais vraiment intéressé à sa voisine, même s’il remarque pas les regards de Sidonie.

Chevalier se remémorait l’histoire de Ségur en marchant dans la nuit et grognait parfois des mots sans suite. Il se trouvait stupide de n’avoir rien compris, d’avoir passé ces années à côté de son pote sans deviner qu’il vivait une histoire pareille.

Connaît-on vraiment les gens au-delà de ce qu’ils veulent bien nous montrer ? Chevalier ne s’était jamais posé la question mais quand soudain tout vacille autour de lui, notre homme aux habitudes bien ancrées se dit qu’après tout, il faut « bien bouger de temps en temps dans sa vie »…

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Le monde entier de François Bugeon. Editions du Rouergue/ mars 2016

Moro-sphinx – Julie Estève

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Comment fait-on pour être seule à ce point ? Il n’y a plus d’amour, il n’y a que des souvenirs. Comment fait-on pour vivre comme ça ? On devient un animal errant, ou un taudis, une maison à l’abandon, vide et insalubre, squattée par des fantômes qui traversent les murs. C’est irrespirable d’habiter là-dedans. C’est pas humain. C’est pas humain d’avoir personne. Personne. Personne qu’un père ivrogne.

Quand Lola se balade, provocante en diable, elle attire tous les regards et le désir bestial des hommes. Et elle s’offre aux corps sales, aux mains râpeuses, disparaissant aussitôt l’acte conclu. Lola fuit toute forme d’attachement. Désirer froidement, choisir sa proie, baiser rapidement puis fuir surtout, tel est son credo, son mode opératoire. De chaque homme conquis, elle garde un souvenir : un morceau d’ongle. Des « souvenirs » mais pas d’émotions. De ce côté-là, Lola a déjà donné : le sentiment d’abandon après le décès de sa mère, l’alcoolisme de son père et un chagrin d’amour à 20 ans. Aujourd’hui, elle préfère fuir le bonheur, pour se protéger. Mais les sentiments ne se commandent pas toujours et lorsque le regard couleur d’ambre de son nouveau voisin la trouble, Lola sent pointer le danger…
Avec Moro-sphynx, Julie Estève signe un premier roman étonnant et cru au personnage froid dont on découvre les failles petit à petit. Lola recouvre les attributs clichés de la fille facile pour aller chasser, elle use et abuse de ses formes, agite ses jambes et son cul à damner un saint sous les yeux et les mains des hommes, parfois à la dérive, qu’elles croisent. On ne sait pas toujours ce que cherche Lola : à se perdre dans les plaisirs de la chair pour oublier les échos du cœur, à se sentir vivante malgré les murs de la prison qu’elle a érigés autour d’elle, à se prouver qu’elle existe, qu’elle peut tout contrôler ? Certainement un mélange de tout cela pour se protéger et ne pas sombrer totalement.
C’est un premier roman déroutant à l’écriture incisive, sans concession mais qui ne m’a pas touchée au cœur, même s’il titille ma curiosité envers Julie Estève… Un nom que je retiendrai donc pour aller découvrir ses prochains écrits.

 

68-logoUne lecture qui signe mon entrée dans l’aventure des 68 premières fois !
Merci à Charlotte, l’initiatrice de cette belle et folle aventure et à tous les doux dingues qui ont décidé de la suivre.

Moro-sphynx de Julie Estève. Editions Stock/ avril 2016.

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La prime lumière – Emanuele Tonon

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A travers ce long cri d’amour, Emanuele Tonon dessine les contours de sa mère décédée et dont l’absence soudaine le laisse pantelant. L’auteur revient sur la vie de sa mère, son « amour » comme il l’appelle : jeune fille pauvre de Calabre, mariée de force, elle viendra s’installer dans le nord de l’Italie pour élever son fils « de la honte », né d’un viol. Se sentant comme abandonné après cette mort subite à laquelle il n’était pas préparé, Tonon livre « l’avant et l’après Emanuele » de sa mère mais aussi les dernières années partagées alors qu’il vivait avec elle : le quotidien, les menus agacements, les petits gestes que l’on ne remarque plus à force de promiscuité et qui deviennent soudain douloureusement manquants dans l’absence.

J’ai besoin de faire mémoire de toi (…)

Emanuele Tonon écrit, crie, pleure son regret de ne pas avoir su être un meilleur fils, de ne pas avoir su, quand il en était encore temps, profiter de cette présence si indispensable à son existence. De ce vide incommensurable, il fait un plaidoyer à l’amour filial, fustigeant en passant ce Dieu qu’il a un temps voulu rejoindre (en s’engageant dans les ordres) mais qui lui prend à présent ce qu’il a de plus précieux et qui laisse la pauvreté détruire ses ouailles.

Un beau récit en forme de devoir de mémoire dont je dois la découverte à Babelio et à ses opérations Masse Critique.

La route étroite vers le nord lointain – Richard Flanagan

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En 1940, le jeune médecin Dorrigo Evans est enrôlé comme officier. Il est alors fiancé à Ella mais juste avant d’embarquer pour la guerre, il vit une intense histoire avec Amy, la jeune épouse de son oncle. Fait prisonnier de guerre par les Japonais, il contribue à la construction en pleine jungle d’une ligne de chemin de fer entre la Thaïlande et la Birmanie, tout en exerçant ses fonctions de médecin dans le camp de fortune. Le chantier pharaonique engloutira des dizaines de milliers d’hommes.
Des décennies plus tard, figure reconnue dans son Australie natale, il se voit confier la préface d’un livre relatant cette sombre (et méconnue) période de l’Histoire. L’homme vieillissant convoque alors les fantômes du passé : les mois passés au camp, la maladie, les amputations, la faim, les morts qui s’entassent, la survie et l’absurdité de ce projet irréalisable. Lui reviennent aussi en mémoire Amy, leur rencontre, le désir qui les a attirés l’un vers l’autre, le temps et le plaisir qu’ils volaient à leurs vies respectives, l’amour incontrôlable qui a pris brusquement fin. Un spectre qui n’a jamais cessé de l’habiter, même si au retour de la guerre, Evans est retourné à sa vie et à ses promesses en épousant Ella.
Roman à l’écriture poétique, La route étroite vers le nord lointain nous conduit au cœur de l’horreur de la guerre et des atrocités dont sont capables les hommes sous couvert de conflit. Mais il dit aussi la solidarité dans les camps et une expérience qui marque à jamais les hommes, les prisonniers comme les bourreaux. Résumer le roman de Flanagan à ce seul épisode (inspiré par la vie de son père qui fut prisonnier dans ce fameux camp) serait injuste car il est aussi traversé par la fulgurance de l’amour, de cette rencontre entre Amy et Dorrigo, qui toujours restera comme une petite fenêtre de lumière. Car la vie ne se résume pas à l’un – l’horreur – ou à l’autre – l’amour – mais à un subtil mélange des deux, un chemin complexe. Un roman puissant et illuminé par le style de Richard Flanagan.

Les avis de Meely, Sylire et Leiloona.

 

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Une belle découverte que je dois à Babelio dans le cadre du Prix Relay 2016.

La route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan (traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon). Actes Sud/ janvier 2016

Quoi qu’il arrive – Laura Barnett

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Une fille, deux garçons : trois possibilités. Voilà le postulat de départ de ce roman en forme d’exercice littéraire : raconter à partir de la rencontre de trois personnages, trois chemins de vie. Comme lorsque l’on se demande ce qu’aurait été notre vie si on avait fait tel choix plutôt qu’un autre.
Eva, jeune étudiante de dix-neuf est la petite amie du charismatique David, acteur en herbe au talent déjà certain. Un matin, en se rendant à l’université à vélo, un de ses pneus crève. Jimmy lui propose de l’aide. Une rencontre qui changera, quoi qu’il arrive, le cours de son destin.
A partir de cette rencontre, Laura Barnett imagine trois scénarios : trois versions d’Eva qui a l’ambition d’écrire et du monde qui change autour d’elle de 1958 à 2014. L’amour, le mariage, la maternité, l’ambition, le rapport à l’art, les accidents de la vie, les espoirs déçus, les apparences sont au cœur de ce roman en forme de triptyque. On se laisse prendre au jeu de l’amour et du hasard imaginé par Laura Barnett. Habilement construit, Quoi qu’il arrive évite les écueils du trop fleur bleue, ancrant son héroïne, quel que soit son choix de départ, dans une réalité faite de bonheurs et de larmes, de questionnements, de changements, bref dans la vie, la vraie, où rien n’est tout rose ou tout noir. Un roman agréable mais qui n’est pas cependant pas mon préféré parmi la sélection du Prix Relay 2016.

 

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Lu dans le cadre de la sélection pour le Prix Relay 2016 et envoyé par Babelio.

D’autres avis : Leiloona a vraiment beaucoup aimé, Sylire a été déçue et Clara l’a trouvé très réussi.

 

Quoi qu’il arrive de Laura Barnett (traduit de l’anglais par Stéphane Roques). Les escales éditions/ avril 2016

 

Mai lectures

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Beaucoup de lectures en ce mois de mai et donc un long billet-bilan… Bon courage !😉

La poursuite de la découverte des quatre romans sélectionnés pour le Prix Relay 2016, envoyés par Babelio : Envoyée spéciale de Jean Echenoz (Minuit) dont j’ai parlé ici, La route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan (Actes Sud) et Quoi qu’il arrive de Laura Barnett (Les escales). Les deux chroniques arrivent bientôt !

Un petit tour du côté du rayon jeunesse de la médiathèque et de jolies pioches ! Des romans pour ados : Tout foutre en l’air d’Antoine Dole (Actes Sud junior) qui se lit d’un seul souffle/ La coloc de Jean-Philippe Blondel (Actes Sud Junior) pour le plaisir de retrouver Blondel et son grand talent à décrypter l’adolescence et ses questionnements/ Blood Family (L’école des loisirs) : un bon gros pavé prenant et plein d’émotions par la grande Anne Fine. On y parle de désamour, d’adoption, de seconde chance, de quête identitaire, de construction et d’amour familial aussi / Repéré chez Laure, Noukette & Jérôme : Aussi loin que possible d’Eric Pessan (L’école des loisirs) – un grand vent de liberté qui m’a emportée ! J’ai découvert également un texte rempli d’humour et d’amour autour de la relation d’une ado et de sa mère alors que le cancer débarque dans leurs vies : Ma mère, le crabe et moi d’Anne Percin (Rouergue).
Pour les plus jeunes : le très joli Max et les poissons de Sophie Adriansen (Nathan) qui raconte à hauteur d’enfant un noir épisode de l’Histoire fait d’étoiles jaunes, de rafles, de camps, de familles disloquées et de vies à réapprendre autrement (un roman à partir de 9 ans que j’avais noté chez Antigone) / Moi à travers les murs (Rouergue), un album signé Anne Agopian & Audrey Calleja dont je vous ai parlé ici.

En mai, j’ai résolument eu la tête dans les bulles avec :
Histoires de famille, 8 nouvelles dessinées du suédois Pelle Forshed (L’Agrume) : à travers ces tranches de vie, l’auteur évoque son métier d’auxiliaire de vie, les personnes âgées qu’il vient chaque jour visiter, leurs familles (ou l’absence de famille), la cadence parfois effrénée des visites qui laisse finalement peu de temps pour autre chose que les gestes techniques et répétitifs, la lassitude aussi. Le tout donne un éclairage intéressant sur ce métier et ses difficultés.
Un bel album pour évoquer la maladie d’Alzheimer : Ceux qui me restent de Damien Marie & Laurent Bonneau (Grand Angle). Florent se retrouve veuf alors qu’il est encore jeune et élève seul sa fille Lilie. Mais ils se perdent de vue pendant 20 ans, Lilie tenant son père à distance. A 70 ans et la mémoire en lambeaux, Florent cherche à retrouver sa fille qui est à nouveau près de lui mais qu’il ne reconnaît plus. Une BD poignante.
Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur de Gwangio & Corbeyran (Dargaud) : un très beau dessin au crayon et un titre intrigant m’ont fait pioché ce roman graphique à la médiathèque. Un écrivain en mal d’inspiration trouve dans les poubelles de son immeuble le journal de Léa, une voisine qu’il ne connaissait que de vue et qui vient de déménager. La jeune femme est atteinte d’un étrange syndrome : elle ne parvient plus à se rappeler comment fonctionne le moindre appareil ménager. Voilà pour notre auteur le début d’un roman, il noircit les pages, publie et rencontre le succès. Léa devient une véritable obsession et l’écrivain se met en tête de retrouver l’héroïne de son roman. Mais à trop vouloir mêler fiction et réalité, il a oublié que Léa n’est pas un personnage de papier et que son journal révélait en creux bien plus qu’un syndrome étrange. Si la fin de l’album m’a moyennant satisfaite, l’ensemble est une belle BD au niveau graphique et au scénario original.
Dès que j’ai découvert que Camille Jourdy avait sorti un nouveau roman graphique (et que comment ça, j’ai mis 3 mois à m’en apercevoir !??!), hop aussitôt commandé dans ma nouvelle petite librairie aimée et dévoré ! Coup de foudre pour Juliette (Actes Sud BD) ici !
Deux albums de Ludovic Debeurme : Trois fils et Un père vertueux (Cornélius) évoqués .
Les variations d’Orsay de Manuele Fior (Futuropolis – éditions du Musée d’Orsay) : un voyage dans l’art au XIXème siècle et du Musée d’Orsay que j’ai surtout aimé pour les très beaux dessins de Fior, véritables tableaux hommages aux maîtres de l’impressionnisme.
Repéré chez Mo’ (ma principale dealeuse en matière de tentations graphiques), le roman graphique La Favorite de Matthias Lehmann (Actes Sud BD) m’a totalement conquise. La jeune Constance vit quasi-recluse dans le manoir de ses grands-parents, entre une grand-mère irascible et à la main leste et un grand-père alcoolique qui préfère fermer les yeux pour éviter d’avoir à affronter sa femme. Une enfance pleine de violence, de secrets, de non-dits bâtie sur un immense mensonge. Sombre et fort !
Heartless de Nina Bunjevac (Ici Même) : c’est surtout Fatherland que je veux lire de cette auteure (dans ma PAL) mais l’occasion faisant le larron, j’ai également emprunté cet album de l’auteur à la médiathèque. Il s’agit de sa première publication – des nouvelles sombres au noir profond et au trait puissant (mais très différent de celui de Fatherland) autour de divers sujets : une adaptation de nouvelle, une histoire d’amoureuse mythomane (qui court sur plusieurs nouvelles) ou encore l’évocation de son pays d’origine, peut-être les prémisses de Fatherland ? Je suis un peu mitigée sur cet album, certaines histoires m’ont intéressée et je suis restée totalement étrangère à d’autres. Peut-être la lecture de Fatherland me donnera un nouvel éclairage sur Heartless. A suivre donc !
Petite pioche au hasard et jolie surprise avec Shelley – Après l’autruche, tournez à droite de Johann G. Louis (éditions du Pélimantin) : William, un journaliste qui écrit un article sur les actrices déchues, se retrouve dans un bled paumé, en plein désert américain, à la recherche de Shelley, ex-star hollywoodienne. Les personnages sont tous plus étranges les uns que les autres et semblent vouloir mettre des bâtons dans les roues de William qui finit tout de même par retrouver Shelley. Elle-même n’est pas en reste côté bizarreries en tout genre : n’aurait-elle pas perdu la tête ? Un album à l’ambiance proche de « Twin Peaks » ou « Le Village » de Night Shyamalan, étonnant et fort sympathique et au dénouement… déroutant. La découverte aussi des éditions du Pélimantin, petite maison qui « encourage les jeunes auteurs à donner corps à leurs propres fantaisies, sans contrainte de forme ou de genre » et privilégie « l’hybridation et l’originalité, qu’il s’agisse d’œuvres jeunesse ou pour adultes. » Créée en 2013, elle compte trois ouvrages à son catalogue mais quid de savoir si elle est encore active…
Julio (Atrabile) : à travers la (longue) vie de Julio de 1900 à 2000, Gilbert Hernandez livre la saga d’une famille mexicaine aux Etats-Unis et mêle petite et grande histoire. J’ai eu un peu de mal au départ avec les grands bonds dans le temps, les nombreux personnages (qui changeant d’aspect au fur à mesure, le temps faisant logiquement son ouvrage) pas faciles à reconnaître et le récit un peu rapide. Mais une fois installée plus confortablement dans l’album, j’ai finalement apprécié la capacité de Gilbert Hernandez à évoquer, subtilement, en 100 pages, les événements marquants d’un siècle entier.
Pour cet album-ci, Le tirailleur de Piero Macola & Alain Bujak (Futuropolis), c’est la démarche de l’auteur qui m’a attirée. Alain Bujak rencontre Abdesslem, un ancien tirailleur marocain, lors d’un reportage photo sur la vie quotidienne d’une résidence sociale à Dreux. Le reportage terminé, il a voulu revoir le vieil homme, entendre son histoire et finalement la raconter pour qu' »elle ne tombe pas dans l’oubli ». L’histoire d’Abdesslem est celle de beaucoup de tirailleurs venus d’Afrique : ils ont servi la France des années durant mais l’ingrate les a ensuite un peu oubliés. Adolescent, Abdesslem se retrouve enrôlé malgré lui dans l’armée française. Il y restera plusieurs années, se battant pour la France pendant la seconde guerre mondiale, puis en Indochine. Autant d’années passées loin de sa famille et son village. Un très bel album témoignage, auquel les dessins et le découpage de Piero Macola donnent une force supplémentaire, nous embarquant véritablement sur le front avec Abdesslem.

Quand je n’étais pas plongée dans les bulles, j’ai lu aussi un court roman de Marie Nimier, La plage (Gallimard/ 2016) : l’histoire de « l’inconnue » venue sur un bout de plage s’isoler du monde. Mais la plage déserte et sa grotte sont occupées par un homme et sa fille un peu étrange. Malgré tout « l’inconnue » décide de rester et ces quelques jours hors du monde, au plus près des éléments et de ces deux êtres, seront comme une parenthèse (presque) enchantée. Il y a eu aussi Amours de Léonor Récondo (Sabine Wespieser) au délicieux parfum désuet : un amour doublement interdit entre une jeune femme et sa bonne à l’aube du XXè siècle. La découverte d’une très belle plume mais pas un coup de cœur pour moi. Et enfin Landfall d’Ellen Urbani (Gallmeister) : ah Landfall ! Pour celui-ci encore un peu de patience, je vous en parle plus longuement dès que j’ai le temps.

Bon bon bon, je constate que je ne peux pas terminer ce (long) bilan sans remercier les blogueuses et blogueurs pour leurs conseils, tentations, idées de lectures et la lecture publique car la médiathèque de Toulouse est mon plus grand fournisseur de BD & de romans jeunesse.

Et j’ouvre le mois de juin avec La jeune épouse de Baricco (Gallimard).

Trois fils & Un père vertueux de Ludovic Debeurme

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Assis au bord d’une falaise, un vieil homme a les deux bras plongés dans la mer, lestés par une grosse pierre. Ses trois fils l’ont abandonné là, seul sur une île minuscule. Mais qu’est-ce qui a poussé les trois garçons à un tel châtiment ? Car il s’agit là d’une vengeance et l’album Trois fils remonte le temps de l’enfance hors norme et violente de ces frères en narrant un premier épisode : l’abandon par le père dans une forêt, le temps dit-il d’aller trouver leur prochaine maison. Obligés de trouver de quoi se nourrir, ils commencent par cueillir et tenter de chasser ce qui se trouve à portée de main mais bien vite, ils appliquent le conseil du père : « vous devez voler votre nourriture ». Mais une rencontre inattendue viendra faire dérailler la routine frauduleuse bien huilée.

 

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Dans Un père vertueux, on retrouve les trois fils et leur père désormais installés dans leur nouvelle maison. L’homme a fini par les récupérer et les utilise pour ses activités peu recommandables de trafiquant. Pas d’autre choix pour les garçons que de répondre au doigt et à l’œil aux exigences de ce père bourru et tyrannique. Il ne leur passe rien et chaque incartade est sévèrement punie – pire il n’hésite pas à mutiler ses enfants lorsque deux de ses fils découvrant le sexe opposé et leur désir naissant osent poser les yeux ou la main sur une femme. Obligé d’arrêter son activité de trafiquant, le père se découvre une foi qui le transforme en sorte de gourou. Sa maison devenue église voit affluer des adeptes de partout. Il y exhibe ses fils mutilés, véritables bêtes de sa foire religieuse. Le puzzle de l’histoire commencée dans Trois fils se met en place, la vengeance des fils aussi.

Ludovic Debeurme est un ODNI, un objet dessinant non identifié mais bien identifiable par son univers si particulier : des histoires en forme de contes terrifiants, des personnages aux contours fantastiques, comme si l’auteur donnait à voir ce qu’il y a de plus intimes chez ses protagonistes. Ce petit quelque chose qui dit toute la contradiction de l’humain, sa part de beauté comme sa part d’horreur. Il y a quelque chose de dérangeant dans l’œuvre de Debeurme, qui bouscule incontestablement. Un malaise qui côtoie pourtant une forme de poésie. Le tout donne une œuvre hypnotisante, toujours surprenante et riche qui passe d’un fin trait noir et blanc de croquis (dans Lucille ou Renée) à la gouache (Trois Fils) ou aux crayons de couleur (Un père vertueux).

Trois fils de Ludovic Debeurme. Editions Cornélius/ 2013
Un père vertueux de Ludovic Debeurme. Editions Cornélius/ 2015

La série Trois Fils était annoncée en tryptique mais j’ai lu ici et là qu’il n’y aurait finalement que ces deux tomes.

Moi à travers les murs – Annie Agopian & Audrey Calleja

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Des fois ma chambre est une punition.

Lorsqu’il est triste d’avoir été envoyé dans sa chambre, loin du monde des adultes, le petit narrateur chantonne et s’invente des histoires. Son « ennuyeuse » chambre d’enfants devient terrain de toutes sortes d’histoires : un royaume dont il est le souverain, une mer d’aventures de tous genres, un univers entier qu’il peuple de son imaginaire sans limites.

C’est là que je peux inventer des chambres d’aventure et de rêve. Pour m’échapper Moi tout seul, à cheval, à travers les murs.

Signé par Annie Agopian au texte (l’auteur du très beau et universel Dans 3500 mercredis, illustré par la regrettée Claire Franek) et par Audrey Calleja à l’illustration (dont j’aime les 27 premières, Adèle Mortadelle et le travail de manière générale), Moi à travers les murs est une ode à l’imaginaire et à la capacité des enfants à s’inventer des histoires, des ennemis (pas vraiment méchants), des compagnons d’aventure. Un album qui invite aussi, implicitement, à se souvenir de nos propres chambres d’enfant, ces espaces intimes, et des heures passées à y rêver, jouer, s’ennuyer, réinventer le monde.

Quelques pages de l’album à découvrir sur le site d’Audrey Calleja :
http://www.audreycalleja.com/index.php?/nouveau/moi-a-travers-les-murs/

Moi à travers les murs d’Annie Agopian & Audrey Calleja. Editions du Rouergue/ avril 2015