Antigone à Molenbeek – Stefan Hertmans

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Nouria pleure, Nouria supplie l’officier de gendarmerie, M. Crénom de lui dire où se trouve son frère. Ou plutôt ce qu’il en reste. C’est sa dépouille que la jeune fille cherche à récupérer, pour l’enterrer comme il se doit. Pour qu’il repose enfin et cesse aussi de la hanter. Mais à Molenbeek et dans tout le pays, ce frère n’a plus qu’un nom : « terroriste ». Un mot affreux qui contient en lui la terreur, qui sacralise les peurs, qui rassemble les haines. Un mot qui fait de lui un homme déchu. Alors elle a beau crier, pleurer, ruer, Nouria, il n’y a personne pour entendre sa peine de sœur qui, dans un dernier geste, voudrait seulement rendre à son frère un peu de cette humanité que lui ont volé le quartier et le djihad.

Avec ce court texte en forme de longue supplique, Stefan Hertmans s’empare de la figure d’Antigone pour la placer au cœur d’une question d’actualité sensible. Ce n’est pas tant la révolte qu’incarne Nouria que la réalité crue de ces familles qui ont croisé le terrorisme du côté des bourreaux. Au déchirement d’avoir assisté à l’éloignement de leurs fils ou frères, s’ajoute la douleur d’un adieu impossible aux défunts. Que reste-t-il de l’humain derrière le terroriste ? « Rien ! » répond la société à une Nouria que des années d’abnégation et de lutte sourde consument dans un dernier cri.

Un livre repéré lors de mon voyage à Bruxelles et qui marque le début de ma participation au Mois belge organisé par Anne.

Antigone à Molenbeek de Stefan Hertmans (traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif). Editions Le Castor Astral/ 2020.

Francis Bacon, en morceaux choisis – Edouard Dor

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C’est à partir de la flaque de leur chair que les gens sont construits et que j’ai envie de les peindre.

« Prendre la tangente » pour aller voir là où Francis Bacon ne se livrait pas. Telle est la proposition d’Édouard Dor qui invite avec ce petit livre à aller redécouvrir les toiles puissantes par un détail. Il s’agit bien ici d’une redécouverte, tout au moins d’une nouvelle exploration de l’œuvre du peintre britannique, et cet ouvrage s’adresse, à mon avis, plutôt à ceux·celles qui sont déjà familiers du travail de Bacon.

La peinture de Francis Bacon est faite de chairs en mouvement, dégageant ici violence, là douleur ou encore le cri muet d’une souffrance tue. Autant de mots que je, nous mettons sur ces œuvres qui ne laissent personne indifférent, happant de façon quasi hypnotique ou provoquant le rejet.

Le regard des gens sur ma peinture, ce n’est pas mon problème, c’est leur problème. Je ne peins pas pour les autres, je fais de la peinture pour moi-même.

Si l’homme ne se cachait pas, le peintre, lui, était peu disert sur son travail, sur ce qui animait ses créations, nourrissait son imaginaire, sur ce que sa peinture avait à dire de lui. Édouard Dor propose une balade dans cette œuvre par petits bouts, loin de toute analyse d’ensemble. En partant d’un détail, d’un objet parfois croisé dans plusieurs tableaux, il cherche ce que telle ou telle récurrence dit en creux de l’artiste. Il tente d’explorer les tréfonds d’une âme en souffrance qui livre à la toile ses douloureux atermoiements, sans les avouer totalement. Édouard Dor donne également ici une intéressante mise en perspective des créations de Bacon avec d’autres œuvres (picturale, littéraire, musicale entre autres). Autant de manières de redécouvrir le travail de Bacon autrement, « pas pour comprendre à tout prix, juste et d’abord pour ressentir. Comme Bacon le souhaitait. »

Lu avec sous les yeux les triptyques de Bacon – tableaux fascinants découverts il y a plusieurs années en ouvrant le catalogue de la rétrospective que lui avait consacrée le Centre Pompidou en 1996 -, Francis Bacon, en morceaux choisis m’a offert une occasion de replonger dans cette œuvre qui me remue tant. D’y replonger mais aussi de la regarder autrement, d’y déceler peut-être un peu plus d’intime, de révéler, avec pudeur, un bout d’homme derrière l’artiste.

Francis Bacon, en morceaux choisis d’Édouard Dor. Éditions Espaces & Signes/ 2020.

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Merci à Babelio et aux éditions Espaces & Signes pour cette lecture.

Février dans les livres

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Peu de bulles ce mois-ci mais un cru de choix avec Aldobrando de Critone & Gipi (Casterman/ 2020) : une quête initiatique où la naïveté du jeune Aldobrando va se confronter à la violence du monde. Graphisme somptueux et scénario maîtrisé : une vraie réussite !

 

Quelques voyages en littérature jeunesse, côté albums et romans :

Alice Zeniter s’empare du conte Hansel et Gretel et le replace aujourd’hui dans la misère d’un monde régi par l’argent où la cupidité remplace trop souvent la morale.
Hansel et Gretel, le début de la faim d’Alice Zeniter. Ed. Actes Sud-Papiers, coll. Heyoka Jeunesse/ 2018.

It de Catherine Grive (Ed. Gallimard, coll. Scripto/ 2019) : l’histoire de Jo(séphine), 14 ans, qui se sent mal dans un corps de fille qu’elle n’a pas choisi. Un joli roman qui aborde la dysphorie de genre avec intelligence.

Coup de cœur pour le tendre La Cavale, un texte signé Ulf Stark (traduction par Alain Gnaedig) et illustré par la grande Kitty Crowther (éd. L’école des loisirs, coll.Pastel/ 2019) : on y croise un grand-père râleur, un petit garçon menteur (mais uniquement pour la bonne cause) et un boulanger au grand cœur réunis pour une belle « aventure ». A découvrir !

Et aussi des moqueries et de l’agoraphobie avec Monsieur Mok d’Estelle Billon Spagnol (ed. Philomèle/ 2015) et un polar entomologique signé Dedieu, Le mari de la mante religieuse a disparu ! (éd. Saltimbanque/ 2019).

 

Un livre dans les oreilles :

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Une fois n’est pas coutume, un livre audio pour rythmer les trajets maison-boulot : se laisser entraîner par la voix de Thibault de Montalembert et la plume de Mathias Enard sur les pas de Michel-Ange à Constantinople. A la demande du sultan Bajazet, l’artiste rejoint la capitale orientale pour y concevoir un pont qui enjambera la Corne d’Or, un mythique ouvrage d’art qui reliera deux mondes. Un récit envoûtant entre chaleur, senteurs, ivresse, sensualité et poésie. Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Énard – lu par Thibault de Montalembert. Ed. Audiolib/ 2011.

 

Se faire un classique :

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Et quel classique ! Un roman au personnage hypnotique qui nous entraine dans sa passion dévorante de l’écriture. Une vocation et une conviction qui ne souffrent aucune concession dans un monde où l’hypocrisie et le jeu des apparences dominent. Martin Eden refuse d’entrer dans quelque moule que ce soit – pauvre ou riche, il demeure entier, mais il y a peu de place pour sa fougue et ses idéaux dans le monde qui l’entoure. Martin Eden (1909) de Jack London (traduit par Philippe Jaworski). Folio classique.

 

Et des escales romanesques dans une cour d’école américaine, sur les cimes italiennes et dans les eaux glacées du cercle polaire :

New Boy de Tracy Chevalier à lire ici.

Cent millions d’années et un jour de Jean-Baptiste Andréa. Éd. L’Iconoclaste/ 2020 : le beau deuxième roman de Jean-Baptiste Andréa nous mène sur les sommets italiens où le narrateur, Stan, un paléontologue d’une cinquantaine d’années a convié son collègue et ami italien Umberto pour une expédition au goût de chimère et sur les traces intérieures d’une enfance abîmée. 

Un titre récemment paru aux éditions Zoé – maison suisse que je découvre peu à peu et que j’aime déjà beaucoup beaucoup : Neiges intérieures d’Anne-Sophie Subilia (2020). Sur les flots glacés du cercle polaire, l’Artémis semble voguer comme un vaisseau fantôme. A son bord, une équipe venue répertorier la zone, un capitaine taciturne et son second pas toujours plus aimable doivent apprendre à composer ensemble, dans la promiscuité et au milieu d’une nature hostile. Un roman en forme de faux journal qui raconte beaucoup, dans son économie de mots, des vicissitudes humaines.

 

New Boy – Tracy Chevalier

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Après Dunbar et ses filles d’Edward St Aubyn et Graine de sorcière de Margaret Atwood, New Boy de Tracy Chevalier est le troisième roman du projet Hogarth Shakespeare – qui propose à des écrivains de « réécrire » les pièces de Shakespeare – que je découvre. Edward St Aubyn s’était attaqué au Roi Lear, Margaret Atwood avait, elle, livré sa version de La Tempête et Tracy Chevalier s’empare avec New Boy (Le Nouveau en français) d’Othello.

Le personnage shakespearien prend ici les traits d’Osei Kokote, surnommé le plus souvent O., un jeune garçon originaire du Ghana. Fils de diplomate, il a l’habitude d’être le « nouveau » dans les différentes écoles qu’il fréquente au gré des affectations paternelles. Cette fois, c’est dans une école primaire de Washington DC qu’il arrive, attirant tous les regards : il est nouveau certes en cette fin d’année scolaire (il ne reste qu’un mois de classe avant les vacances d’été) mais il est surtout le seul noir. Dans cette cour et en ce premier jour d’école, dans les années 70, dans un quartier WASP, va se déployer un jeu de pouvoir terrible dont personne ne sortira indemne.

Habitué à être le nouveau, l’étranger, O. pose un regard méfiant et plein d’acuité sur la petite société aux règles bien établies de l’école. Prudent, il sait combien il est important de se faire rapidement un·e allié·e. C’est en la personne de Dee (dite D.) qu’il trouve de l’aide mais aussi une admiratrice à laquelle il n’est pas non plus indifférent. Quand la jolie et populaire D. et O. se rapprochent dangereusement, tout le monde en est choqué. Ian – la forte tête crainte par plus d’un – décide de mettre au point un plan machiavélique pour venger l’offense. Intriguant, jouant des faiblesses des uns et des autres, Ian distille la suspicion, conduisant cette journée à un inévitable drame.

Des trois romans du projet Hogarth Shakespeare déjà découverts, New Boy est assurément mon préféré. En transposant l’intrigue d’Othello dans cette cour d’école américaine dans les années 70, Tracy Chevalier convoque le racisme à l’œuvre au cœur d’une société blanche et emplie de préjugés et les tentatives de composition lorsque les petites phrases et les regards vous rappellent sans cesse que vous serez toujours un étranger. New Boy propose ainsi une plongée effrayante dans la capacité de l’humain à rejeter, parfois violemment, l’inconnu.

Un roman machiavélique lu – une fois n’est pas coutume – en VO et qui s’inscrit directement dans l’Objectif PAL initié par Antigone.

New Boy by Tracy Chevalier. Editions Hogarth Shakespeare/ 2017.

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River – Claire Castillon

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C’est comme si j’avais tout pris. Le calme, l’intelligence, la délicatesse, la beauté et, bien sûr, l’amour de mes parents. River, rien. Ou juste l’amour de nos parents, mais dans une moindre mesure, si on tient compte de ce que reçoit automatiquement, sans effort donc, l’enfant rêvé. Moi, en l’occurrence.

Ainsi commence ce roman de Claire Castillon qui porte le nom de River, cette sœur cadette, différente, fragile de naïveté, entourée de l’amour de sa famille – même si ce n’est pas tous les jours facile – et d’une armée de thérapeutes. Mais au collège, River est seule. C’est la copine trop collante, trop zarbi. C’est la tarée, la souffre-douleur d’Alanka et des trois T. Elle se tait River, elle se terre et tente de suivre les conseils de sa grande sœur , comme celui d’éviter absolument d’aller seule aux toilettes. Eviter de devenir une proie. Mais ces conseils, aussi avisés soient-ils, ne sont pas toujours faciles à suivre, quand votre sœur protectrice est au lycée d’en face, à la fois si proche et tellement loin. Et pleuvent les insultes, les humiliations et les coups. River se réfugie dans le mutisme et la relation quasi fusionnelle avec cette sœur à qui elle supplie de ne rien révéler.

Roman sur la différence qui s’empare aussi à bras-le-corps de la question du harcèlement scolaire, River est surtout un joli coup de maître de la part de Claire Castillon qui sait provoquer le mal-être, l’écœurement, l’incompréhension et… la surprise. Un de ces petits livres qui bousculent, intriguent, interpellent et se jouent subtilement du lecteur. Un roman qui signe également pour moi de réjouissances retrouvailles avec la plume sans concession de Claire Castillon, que j’avais particulièrement appréciée dans Insecte, piquant recueil de nouvelles sur les rapports mère-fille.

River de Claire Castillon. Editions Gallimard Jeunesse, coll. Scripto/ 2019.

Le bal des folles – Victoria Mas

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Ouvrir Le bal des folles de Victoria Mas, c’est pousser la porte de La Salpêtrière, à la fin du XIXe siècle et pénétrer dans le « service des hystériques » où l’éminent professeur Charcot, star des neurosciences fascine le tout-Paris et plus largement le monde de la médecine aussi bien que ses propres patientes. A la Salpêtrière où il exerce depuis vingt ans, Charcot donne ses leçons publiques où sont exhibées ces folles qui fascinent et effraient. A son service, Geneviève, femme discrète que l’ambition a menée à Paris. Elle n’a pas pu prétendre à être médecin alors elle sera infirmière, la plus ancienne du service, celle dont on a du mal à se passer. La professionnelle sur laquelle comptent les médecins, la figure certes austère mais rassurante pour les internées à qui elle voue sa vie, comme pour mieux oublier ses propres blessures. Finalement est-elle, Geneviève, si différente de ces aliénées qu’elle veille depuis deux décennies ? Est-elle moins prisonnière de ses souvenirs que la jeune Louise, internée suite à un viol ? Est-elle plus libre que la troublante Eugénie jetée dans cet asile par une famille effrayée par le « don » d’une fille soupçonnée de frayer avec le démon ? Est-elle moins seule que la vieille Thérèse dont cet hôpital est devenu le refuge contre la brutalité du monde ? Autant de personnages comme autant de visages de ces femmes brutalisées, internées, humiliées, bâillonnées, contraintes par une « société dominées par les pères et les époux ».

Ouvrir Le bal des folles, c’est embrasser le sort des femmes, celles notamment du XIXe, que l’on voulait sages, endossant sans plus d’ambition le rôle d’épouse obéissante et de mère. Mais c’est aussi approcher l’humain et plus largement la société de l’époque avec son lot de lâchetés, de superstitions, dans sa fascination délétère pour la folie – ce, qu’à tout le moins, la société érige en folie.

En dehors des murs de la Salpêtrière, dans les salons et les cafés, on imagine à quoi peut bien ressembler le service de Charcot, dit le « service des hystériques ». On se représente des femmes nues qui courent dans les couloirs, se cognent le front contre le carrelage, écartent les jambes pour accueillir un amant imaginaire, hurlent à gorge déployée de l’aube au coucher. On décrit des corps de folles entrant en convulsion sous des draps blancs, des mines grimaçantes sous des cheveux hirsutes, des visages de vieilles femmes, de femmes obèses, de femmes laides, des femmes qu’on fait bien de maintenir à l’écart, même si on ne saurait dire pour quelle raison exactement, celles-ci n’ayant commis ni offense ni crime. Pour ces gens que la moindre excentricité affole, qu’ils soient bourgeois ou prolétaires, songer à ces aliénées excite leur désir et alimente leurs craintes. Les folles les fascinent et leur font horreur. Leur déception serait certaine s’ils venaient faire un tour dans le service en cette fin de matinée. […]

Loin d’hystériques qui dansent nu-pieds dans les couloirs froids, seule prédomine ici une lutte muette et quotidienne pour la normalité.

Si la science peut servir de prétexte aux leçons publiques de Charcot, que dire de ce bal de la mi-carême, ce fameux « bal des folles », événement du Paris mondain invité à partager les festivités avec les aliénées de La Salpêtrière, exhibées encore une fois pour le bon plaisir du bourgeois ? On se fait peur, on ose côtoyer ce qu’on ne veut pourtant plus voir dans les salons et les rues, on observe ces femmes devenues bêtes d’une triste foire aux vanités.

La maladie déshumanise ; elle fait de ces femmes des marionnettes à la merci de symptômes grotesques, des poupées molles entre les mains de médecins qui les manipulent et les examinent sous tous les plis de leur peau, des bêtes curieuses qui ne suscitent qu’un intérêt clinique. Elles ne sont plus des épouses, des mères ou des adolescentes, elles ne sont pas des femmes qu’on regarde ou qu’on considère, elles ne seront jamais des femmes qu’on désire ou qu’on aime : elles sont des malades. Des folles. Des ratées.

Rien que l’on ne sache déjà, il est vrai, dans ce premier roman mais la chair offerte par Victoria Mas à ses personnages aux origines et histoires multiples (et l’autrice d’emprunter subtilement à la véritable et illustre patiente de Charcot, Augustine Louise Gleizes, ici un nom, ici une anecdote, ici une histoire pour dessiner les protagonistes de son roman) offrent une nouvelle (et nécessaire) mise en lumière sur ces femmes empêchées de vivre.

Top-row-left-to-right-Blanche-Wittmann-Augustine-Gleizes-at-rest-and-passionate Portraits de femmes de La Salpêtrière par Albert Londe (1878).

Le bal des folles de Victoria Mas. Editions Albin Michel/ 2019. Prix Stanislas 2019, prix Première Plume 2019

 

 

That’s all folks !

Commencer l’année 2019 en ouvrant Sorcières – le pouvoir invaincu des femmes de Mona Chollet. Choisir comme dernière lecture de l’année le beau roman de Bérengère Cournut, De pierre et d’os et y trouver cette phrase :

Les femmes puissantes/ Encourent d’abord/ Tous les dangers (Chant de Sauniq à Uqsuralik)

La boucle est bouclée ! 😉

Il y aura eu beaucoup de lectures entre littérature française (surtout) et étrangère, BD, romans et albums jeunesse, quelques essais et pas mal (et de plus en plus) de théâtre.

Sur les planches, une trentaine de spectacles vus entre théâtre, danse, cirque, marionnettes et objets. Une courte mais intense reprise de blog cet été et toujours la frustration de ne pas y arriver sur la longueur. Mais il faut dire que le début d’une bien jolie aventure grignote aussi ce temps si précieux : prêter ma plume au site Le Clou dans la planche pour causer spectacles me réjouit véritablement. C’est là certainement mon endroit, le vrai, celui qui me fait vibrer – comme au milieu des livres – même si, pour les besoins du quotidien, c’est ailleurs que je dirige mes pas.

Le ciel par-dessus le toit – Nathacha Appanah

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Loup, 16 ans, se retrouve enfermé entre les murs de la maison d’arrêt de C. Des murs qui contraignent le corps de ce jeune garçon qui a pourtant tellement besoin de s’épuiser en courses folles pour éviter que la tête n’explose. Mais ces murs-là, de vrai béton et portes sales ne sont peut-être que l’incarnation d’autres barrières : celles que l’on a soi-même dressées, à l’intérieur de soi, autour du cœur, pour empêcher les souvenirs de déborder, les émotions d’affleurer. Comment vit-on derrière ces murs qui séparent l’enfant qu’on a été de l’adulte qu’on a forgé ? « Le ciel par-dessus le toit », c’est peut-être cette lueur à trouver, retrouver, pour chacun des personnages : celle qui sert à Loup à ne pas se laisser abattre en prison, celle que Paloma, sa sœur, refuse de mettre dans sa vie de peur qu’on la remarque, celle que leur mère Phénix semble fuir depuis qu’elle a délaissé l’enfance avec fracas.

Si Le ciel par-dessus le toit n’est pas un roman sur la prison, il est bien un livre sur l’enfermement et les chemins parfois maladroits qui libèrent. Quitter une prison pour une autre, se cadenasser dans le flou et l’oubli, menotter le passé : « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » disait Gainsbourg. Ne pas trop en dire parce qu’il faut se laisser porter par le souffle narratif de Nathacha Appanah, qui peu à peu, façonne les membres de cette famille faite de rage et de larmes, comme autant de personnages de tragédie. Mais loin d’une chronique d’un drame annoncé, ici le soleil finit par percer les nuages – il suffit de lever les yeux assez longtemps. Superbe et envoûtant.

Le ciel par-dessus le toit de Nathacha Appanah. Editions Gallimard/ 2019

Peau de louve – Veronika Mabardi

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Récit ou conte, Peau de louve livre l’histoire de Muriel – qui aurait pu tout aussi bien s’appeler autrement. Enfant aux milles histoires inventées, jeune fille à l’innocence perdue, femme à la peau de lumière, Muriel pénètre dans la forêt du monde. Dans les yeux des autres, elle apprend l’envie, le désir, la violence aussi. Peau arrachée, cœur fermé, Muriel devient autre, se recroqueville, s’oublie.
Il lui faudra du temps pour trouver comment réparer les accrocs de la vie et endosser un plus solide habit. Les vers de Veronika Mabardi & les images d’Alexandra Duprez dans un livre délicat qui parle de réparation de soi pour retrouver le lien à l’autre. Une jolie découverte que je dois à la dernière Opération Masse Critique de Babelio et le plaisir de retrouver Esperluète éditions, maison belge qui regorge de perles.

Peau de louve de Veronika Mabardi, images d’Alexandra Duprez. Esperluète éditions/ 2019.